Je n'ai pas voulu nous gâcher la joie des festivités de la Fête de l'Indépendance avec des commentaires critiques. Quelques jours ont passé. Nos beaux drapeaux bleu-blanc "made in China" généreusement offerts par "Bank Hapoalim" flottent encore aux fenêtres des maisons et voitures; nous avons joyeusement tapé sur la tête de nos concitoyens avec les fameux marteaux en plastic; nous nous sommes goinfrés de bonnes israel60brochettes cuites sur le fameux mangal, notre barbecue national; nous nous sommes tordu le cou à admirer les acrobaties aériennes de  nos valeureux pilotes et avons presque oublié notre honte d'avoir tant de dirigeants en procès ou en prison pour corruption...

C'est vrai, c'est vrai, nous faisons une overdose d'autocritique et d'examens de conscience perpétuels. Mais tout de même je ne peux m'empêcher de poser la question: Sommes-nous vraiment indépendants?

Bien sûr, aujourd'hui aucun Etat n'est vraiment indépendant. La mondialisation et la domination économico-politico-militaire des grandes puissances et des cartels limitent cruellement la souveraineté des petits Etats comme Israël. Ce n'est pas de l'Etat qu'il s'agit.
Ma question est: le nationalisme israélien est-il une expression positive de l'autodétermination du Peuple Juif, ou seulement une réaction de défense contre ses ennemis? Puise-t-il dans son "âme nationale" ses propres fins, ou se contente-t-il de perpétuer un sionisme de réaction ou d’imitation?

C'est l'ambiance morose du Soixantenaire, les discours officiels qui sentent le réchauffé, le ronron médiatique, le cynisme désabusé de la jeunesse israélienne et mon propre manque d'enthousiasme qui me poussent à poser la question maintenant.

Un documentaire en particulier m'a frappé. Il s'appelle "Totseret Jyd" ou: "De fabrication juive", en reprenant le terme méprisant pour "juif" en Polonais. Je le trouve très significatif, et en même temps il raconte une extraordinaire histoire vraie qui mérite d'être rapportée. Il est passé sur la deuxième chaîne de la télévision israélienne à la veille du "Jour de la Shoa missileet de l'Héroïsme", soit une semaine avant le Jour de l'Indépendance. Il porte sur un gros contrat de vente d'armes et transfert technologique  signé en 2003 entre Israël et la Pologne.
La compagnie israélienne Rafael Armements a developpé un missile anti-tank sophistiqué, qui est produit sous sa licence dans les ateliers de l'usine polonaise Mesco.

Le missile de "Rafael" *

Il se trouve que l’ingénieur israélien chargé de la direction du projet - lui-même né en Pologne - est fils de rescapés. Lorsqu'il raconte à ses parents ce qu'il fait, ceux-ci, qui n'avaient jamais beaucoup parlé de la période de la guerre, lui demandent où se trouve l'usine polonaise.  Lorsqu'il leur dit "près de Skarzysko-Kamienna", ils sont sous le choc.  C'est le camp de travail forcé où ils étaient prisonniers! Ils commencent alors à lui expliquer.

Les nazis avaient réquisitionné l'usine polonaise pour le consortium allemand HASAG (Hugo Schneider Aktiengesellschaft) qui avait fait de la production de munitions un enfer pour des milliers de prisonniers juifs.
L'aile "C" des usines était particulièrement redoutée: on y fabriquait des mines sous-marines utilisant un explosif à base d'acide picrique très toxique. Les ouvriers-esclaves devenaient jaunes, leurs organes intérieurs étaient dévorés par la "picrine" et ne survivaient pas plus de trois mois. Un train amenait continuellement des "chargements" de main d'oeuvre fraîche directement à l'intérieur du camp. Ironie du sort? C'est là que les Polonais installent les lignes de production de Rafael!


Le
directeur de l'usine, le Dr. Arthur Rost, n'aimait pas gaspiller les munitions. Les prisonniers à exécuter  étaient chargés en camion et emmenés sur un champ de tir pour servir de cible dans le test des munitions.

Le journaliste Hayim Hecht, auteur du film, interviewe une survivante:

- ils savaient où on les emmenait?

- bien sûr qu'ils savaient ce qui allait leur arriver!

Et de citer la formule allemande alors bien connue apparemment:

- vernichtung durch arbeit (anéantissement par le travail).

Hecht affiche un sourire triomphant avec la fierté du vendeur à l'étalage qui vente son produit :

- mais cette fois, les Juifs ne sont plus les cibles vivantes, ils sont les invités d’honneur!

L'image glisse en fondu du charnier nazi au spécialiste israélien qui ajuste le tir "du meilleur missile anti-tank au monde". La "production jid" est appréciée maintenant!

Un extrait en hébreu

Ce documentaire me met maintenant franchement mal à l'aise. Il alterne lourdement les images: champ de tir d'alors, champ de tir aujourd'hui, qui dominait alors, qui domine aujourd'hui... Il ne faudrait pas grand chose pour en faire un film de propagande antisémite qui montre comment les Juifs, pleins d'un esprit vengeur, deviennent parmis les plus gros marchands de canons du monde... S'il est légitime et sain de se réjouir de ce que nous ayons enfin les moyens de nous défendre, cette joie s'exprime trop souvent ici comme un grossier retournement, lequel participe de la même adoration de la force que celle des bourreaux, et du même mépris envers la faiblesse des victimes. Pour preuve la façon lamentable dont les survivants des camps sont traités en Israël.

"Plus jamais ça" - proclament les discours de commémoration de la Shoa. Grâce à sa puissance militaire et sa supériorité technologique Israël ne laissera plus les Juifs être des victimes sans défense.  C'est sa principale raison d'être si on écoute le patriotisme bleu-blanc primaire qui continue à sévir... et Ahmedinejad qui a bien compris que c'est le point faible de la cuirasse israélienne.
Le jour même de l'émission plus de dix missiles "Kassam" tombaient sur la ville de Sderot. Le même Ahmedinejad continue à menacer le pays d'un nouveau vernichtung... en langue perse!
Pas très convainquant comme raison d'être.

Inversion du rapport de force. Mimétisme de conflit. Revanche sur le passé. Ce n'est pas ça l'indépendance. Bien au contraire, le désir sans cesse exprimé de "normalisation" par toute une élite intellectuelle et politique du pays, qui veut désespérément voir les Juifs devenir enfin un peuple "normal, comme les autres", témoigne de la colonisation intérieure des esprits.

Soixante ans après, le rassemblement des exilés, la démocratie, l'économie prospère, l'armée puissante et les avancées scientifico-techniques d'Israël signent indéniablement la réussite du mouvement sioniste. Mais s'il ne veut pas s'épuiser comme une autre révolution réussie qui a fait son temps - le kibboutz - le sionisme va devoir puiser aux sources dormantes mais vives, fraîches et profondes des prophètes d'Israël.

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