3 tishri 5770 (A la suite du post précédent, je dois montrer l'exemple!)

Le journal Haaretz a publié cette veille de Rosh Hashana un article sur "l'appauvrissement culturel en Israël" (en hébreu). Des intellectuels et écrivains israéliens y font notre examen de conscience: crise des valeurs et ignorance s'imposent dans l'éducation et la vie publique.
La paralysie des esprits qu'ils ont analysé a beaucoup à voir avec celle de la situation politique. Cela m'a inspiré le commentaire suivant:

Le conflit israélo-palestinien a pour origine le lien unique dans son genre qu'entretient le peuple juif avec sa terre. Ce n'est pas tous les jours qu'un peuple revient d'exil après deux millénaires et trouve sa terre "occupée" par un autre! Ou inversement, vu depuis l'autre côté, il n'est pas fréquent qu'un peuple qui veut faire valoir ses droits à l'autodétermination soit contraint de constater qu'un autre peuple les a déjà obtenus à sa place... Une solution créative originale doit donc être construite à partir d'une compréhension en profondeur du judaïsme.
Comme je l'ai expliqué précédemment, il faut imaginer un cadre supranational qui permette aux deux peuples de vivre indépendants sur le même territoire.
prop_sionismLe mouvement sioniste, qui a créé l'Etat, est par définition nationaliste. Ce qu'il faut imaginer dès maintenant demande un dépassement du nationalisme classique du 19e siècle. C'est un tournant à 180 degrés très difficile à prendre, difficile à proposer sans se faire traiter d'"antisioniste". Les difficultés qu'a l'Europe à se constituer en cadre politique réellement supra-étatique - la fédération - illustrent bien le problème.

L'abandon du trésor des textes rabbiniques aux mains de l'orthodoxie bloque l'accès à une fécondation du présent israélien par le passé juif. Les orthodoxes, qui entretiennent et connaissent en profondeur l'héritage de la Tradition, sont coupés de la réalité politique qu'ils ne font que subir ou tout au plus aménager pour défendre leurs intérêts, tout en attendant un salut surnaturel. Ils ne reconnaissent l'Etat sioniste que de facto, sans rien avoir d'autre à proposer.
Les israéliens laïques, traditionalistes ou sionistes religieux sont impliqués  dans la vie de l'Etat mais le judaïsme reste pour eux une religion, donc sans pertinence politique ou philosophique.
Telle est à mon avis la principale raison de la stérilité du débat politique et public dans mon pays.

La droite nationaliste, laïque ou religieuse, s'accroche au sionisme classique, tente de gagner du temps, d'empêcher la création d'un Etat palestinien. Elle n'a rien à proposer à la place:  maintien impossible d'une autonomie palestinienne sous contrôle de Tsahal; laisser à d'autres qui n'en veulent pas la solution du problème: rattachement des Palestiniens à la Jordanie et l'Egypte... Et en attendant le spectre de leur demande de rattachement à Israël avec obtention de la citoyenneté israélienne, lui, court toujours.

L'admiration imitative et servile de "l'occident" qui règne sur l'élite politique, académique et économique d'Israël, l'absence d'esprit critique quant au modèle européen des droits de l'homme et de l'Etat-Nation démocratique, conduisent beaucoup d'Israéliens de gauche et du centre à l'auto-dénégation. Ils ne tiennent pas compte de notre situation sans précédent ni de son historique; ils portent un jugement moral et moraliste sur "l'occupation" - qui témoigne certes d'un sens élevé de la justice - mais les empêche d'identifier les vrais problèmes. Ils se trouvent pour la même raison dans l'impossibilité d'imaginer la solution créative nécessaire.
Ceux parmi eux qui ont vraiment pris leurs distances d'avec l'ancien sionisme se définissent comme post-sionistes. Ils ont une approche humaniste universaliste, mais pas de proposition politique concrète. Leur idéal se perd en un moralisme éthéré sans conséquence.

Etant donné que le cadre politique classique n'offre que la solution impraticable des "deux Etats", les découragés de l'activisme politique - la grande majorité - fuient dans la vie de l'instant: Sois cool, spontané, profite du moment! Ou bien ils se réfugient dans le travail et sombrent vite dans le workaolisme...
Et puisque l'horizon ici est bouché, que l'idéal humaniste est réalisé là-bas au paradis des "démocraties éclairées occidentales", pourquoi rester ici? L'autre forme d'escapisme consiste tout simplement à quitter le pays, si possible après avoir obtenu un passeport... polonais ou allemand!

Quant aux juifs de la Diaspora,  ils se partagent aussi pour la plupart entre ces trois tendances politiques cloisonnées: sionisme classique à coloration religio-nationaliste, orthodoxes qui attendent le Messie, humanistes plus ou moins athées, plus ou moins assimilés à leur concitoyens. 

Une quantité extraordinaire d'énergie se perd en activisme déplacé, en escapisme épicurien, en étude acharnée d'un judaïsme en conserve.
Une floraison de cercles d'étude et de réflexion - encore très minoritaires - cherchent une voie. Dès qu'elle trouvera une alternative valable ouverte devant elle, soyez-en sûr, toute cette énergie s'y engouffrera en un torrent irrésistible.