dimanche 30 août 2009
Israël Etat juif?
Philippe, un visiteur du blog, m'a envoyé le message suivant :
"A propos d'israel comme Etat juif
Bonjour,
je découvre votre blog avec beaucoup d'intérêt. Je voudrais vous poser une question: je comprends bien l'importance pour les juifs, de part de le monde, de préserver le judaïsme de l'Etat d'Israël et je comprends également l'inquiétude des Israéliens devant la menace que fait peser les évolutions démographique sur cet aspect. Bien qu'étant non juif, la majorité de mes amis le sont: je sais l'importance d'Israël pour eux et je ne peux envisager un instant qu'Israël ne reste pas, ad vitam eaternam, la patrie du peuple juif.
Dans le même temps, je me pose une question "philosophique". Comment accepter de construire un Etat fondé sur une ethnie/une religion (le judaisme a ceci de particulier que la religion et l'ethnie se confondent - ce qui est probablement pour beaucoup dans les persécutions qu'à connu ce peuple) alors même que c'est cette idée même de construire un Etat fondé sur la "pureté" ethnique qui est à l'origine de la pire barbarie dont le peuple juif a souffert? N'y a t-il pas là une contradiction fondamentale?
Je n'ai pas de réponse évidente à cette question et je serai heureux de lire votre point de vue.
Merci d'avance."
J'ai répondu longuement, mais ma réponse est restée sans suite. J'aurai pu me débarrasser de la question en quelques mots: les Juifs (écrit avec une majuscule) sont un peuple historique, et non une ethnie et/ou une religion, donc ils un droit à un Etat selon le principe du droit à l'autodétermination des peuples.
Mais il est clair que pour un Français républicain - comme pour le citoyen de tout autre Etat-Nation - les citoyens juifs de son pays sont une part intégrale de sa nation, et ne peuvent donc être compris que comme une des ethnies ou religions qui la compose, et non comme une nation à part entière. Il n'y a plus guère que des antisémites pour considérer les juifs comme un vrai peuple!
J'ai donc développé ma réponse pour apporter les éclaircissements conceptuels qui s'imposent. Je la publie ici:
Le problème vient de la nature de l'Etat-Nation
Je suis d'accord sur le fait qu'il y a contradiction entre judaïsme et Etat, mais je vois cette contradiction différemment.
Je pense d'une part que le peuple juif n'est pas un mélange d'ethnie et de religion. Ces concepts n'existent pas dans le judaïsme ou la Bible, et lui sont étrangers au fond.
Pour parler en français d'aujourd'hui, je pense qu'il serait plus juste de dire que le judaïsme est originellement une sorte de république spéciale: sa constitution est la Bible, son souverain est le Créateur du monde qui lui a donné ses lois fondamentales, son territoire est la Terre d'Israël qui appartient au "Roi des rois", mais la souveraineté de ce dernier n'est pas territoriale, elle est personnelle et s'applique aux citoyens de cette république, les membres de l'Alliance (du "contrat social" juif, en grossière approximation) où qu'ils soient sur terre, chacun personnellement.
"Dieu", le souverain de la Respublica Hebraeorum (pour reprendre l'expression consacrée par Bertram, Cunaeus, Althusius, Grotius, Selden et autres théoriciens politiques des débuts de la Réforme), est roi au sens politique aussi du terme: le judaïsme n'est pas une religion, ou pas qu'une religion. La Bible est la première à avoir séparé les pouvoirs des prêtres de celui du roi. Contrairement à ce que l'on croit généralement, les rabbins sont des laïcs, à la différence des prêtres (cohanim) qui n'ont plus de fonction depuis la destruction du temple. Elle a institué il y a 3000 ans l'idée même de citoyenneté égale devant la loi, les droits égaux pour l'étranger, la conscription nationale, l'impôt égal pour tous, la réforme agraire (partage de la terre sous Josué), la protection sociale (de l'étranger, la veuve, l'orphelin, la lutte contre la pauvreté), etc. Voir Pentatheuque.
Tout homme, de quelque origine qu'il soit, peut rejoindre le peuple juif par naturalisation (plutôt que par "conversion"), en reconnaissant le Souverain et en entrant dans son Alliance-contrat, donc les juifs ne forment pas une ethnie. Nous sommes d'ailleurs probablement majoritairement descendants d'étrangers "naturalisés juifs" plutôt que d'hébreux d'origine.
Il faut dire aussi que la Terre d'Israël n'est pas une "terre-mère", une "mère-patrie"; la terre-mère des Hébreux, c'est l'Egypte. Ceux-ci sont un peuple adulte et émancipé, une nation douée d'une constitution, AVANT de conquérir leur Promise, la terre-femme de Canaan. C'est le cas aussi des Juifs d'aujourd'hui qui existaient en tant que peuple longtemps avant la création de leur Etat. C'est pour cette raison qu'ils ont pu survivre en exil, sans territoire propre, installés dans l'Etat portable produit par les institutions et lois talmudiques.
Pour les nations païennes antiques, la terre est terre-mère, elles sont "autochtones", nées du sol, produites par la nature qui les domine et les soumet au déterminisme de sa loi. Le peuple vit en symbiose avec sa terre, nourrisson accroché à son sein, et disparaitra si celle-ci lui est retirée.
Le problème est que politiquement parlant, l'Etat-Nation moderne a largement gardé cette même identité païenne. Son territoire est une mère-patrie, sa matrice aux sillons abreuvés unit tous les citoyens - quelque soit leur ethnie d'origine - par le droit du sol, en un seul peuple "enfant de la patrie", et en une même égalité. Le problème aussi est que ce peuple détient la souveraineté; deux rois ne peuvent partager une même couronne, il ne peut donc y avoir deux peuples dans un seul Etat-Nation: il est impossible d'être Juif ou Arabe en France ou ailleurs, au sens national et politique du terme. Le Juif ou l'Arabe sont sommés de devenir des membres du Peuple Français, de la Nation Française, des "français musulmans" ou des "français israélites". Pas la moindre tolérance pour quelque nation étrangère sur le sol de l'Etat. Pas question de donner les mêmes droits à l'étranger - en tant que tel - et au citoyen - contrairement au commandement biblique. Les Droits de l'Homme, c'est pour le citoyen!
Nous pouvons déjà dire: qu'est-ce que l'Etat juif? C'est l'Etat où l'étranger est chez lui en tant qu'étranger.
En exil pendant des siècles et sous l'Ancien Régime, les Juifs ont vécus dans des communautés qui jouissaient d'une autonomie juridique entière, et d'une quasi-autonomie politique en tant que vassaux reconnus du roi étranger. Toutes les communautés juives du monde vivaient cette même situation extra-territoriale, et étaient administrées selon la même législation talmudique. Ils étaient des étrangers discriminés, certes, mais reconnus en tant que Nation, pourvu de lettres patentes, et tolérés sur le sol du royaume, entre deux expulsions parfois, il est vrai.
L'Etat-Nation inventé par la révolution française et promu par Napoléon a détruit cet équilibre. L'identité nationale juive a alors éclaté entre religion "israélite" et nationalisme politique sioniste. Puis l'Etat-total hitlérien a complété cette destruction spirituelle par une destruction physique.
L'Etat d'Israël, construit en imitation du modèle de l'Etat-Nation européen par des Juifs assimilés qui avaient perdu le sens de leur propre identité, a reproduit le problème qui lui a donné le jour: tout comme la Révolution a "donné tout aux juifs en tant que citoyens et rien en tant que Nation", l'Etat d'Israël donne tout - en principe - aux "arabes israéliens" en tant que citoyens égaux, mais rien en tant que collectif national.
Les Arabes d'Israël ressentent aujourd'hui ce que les Juifs européens ressentaient jadis: ils n'ont pas de place dans l'Etat où ils vivent, leur peuple n'y est pas reconnu.
Mais les Arabes-palestiniens israéliens ne sont pas des étrangers immigrés comme les maghrébins en France ou les timides juifs de diaspora. Ils se considèrent comme les propriétaires authentiques de la terre et ne se laisseront pas soumettre encore longtemps...
Le problème supplémentaire est que la nature de l'identité juive interdit la fusion des peuples juif et palestinien en une seule nation israélienne, sur le modèle à la française. Les Palestiniens d'Israël non plus ne voudraient pas disparaître au sein d'un hypothétique "peuple israélien".
Mais la nature de l'Etat-Nation démocratique interdit la coexistence de deux peuples sur un même territoire! Le peuple majoritaire - les juifs - craint tout le temps de perdre le pouvoir et fait tout pour empêcher la minorité "ethnique" de se renforcer. C'est le fameux "problème démographique" qui conduit à une discrimination dans les faits, malgré l'égalité sur le papier. Il ne faut pas y voir - malgré les apparences parfois - une discrimination raciste délibérée: c'est une discrimination POLITIQUE, qui est inévitable dans le sytème de l'Etat-Nation démocratique et territorial du peuple juif, malgré toute la bonne volonté des juifs israéliens eux-mêmes.
Lorsque j'explique à des Arabes-palestiniens "de l'intérieur" (comme ils se nomment eux-mêmes) que, certes, les citoyens français d'origine arabe ne sont pas discriminés (quoique...), mais que les "petits beurres" nés en France ne savent plus parler arabe, et ne connaissent pratiquement rien à leur religion, ils sont très choqués. Les arabes israéliens jouissent d'une autonomie éducative, culturelle et religieuse entière en Israël, et la négation de l'identité culturo-nationale arabe et musulmane qui règne en France leur apparaît comme un crime et une humiliation bien plus grave que ce qu'ils vivent en Israël: essentiellement un blocage relatif de leur promotion au sein de l'élite politique et économique de l'Etat, avec ses conséquences au niveau local.
Cette situation est moralement inacceptable et dangereuse à terme. Mais ce n'est pas du nazisme, il ne faut pas tout confondre même si certains en ont très envie!
Même Lieberman, le ministre de Netanyahou qui est démonisé en France comme fasciste d'extrême droite et "Le Pen israélien", ne peut être dit raciste; il n'a jamais eu l'intention qu'on lui prête d'expulser les arabes israéliens. Il souhaite une solution de type balkanique (peut-être l'influence de ses origines Moldaves): modifier le tracé de la frontière pour que des villages arabes de Galilée soient rattachés au futur Etat palestinien, ce qui repousserait pour un temps - sans le résoudre - le "problème démographique".
Quant à la situation intenable des Palestiniens dans les territoires contrôlés par l'armée israélienne à la suite de la guerre des six jours, c'est du provisoire improvisé qui dure depuis 1967 et qui pourrit de plus en plus. Le statut de ces territoires est la résultante de l'impossibilité pour Israël de les annexer sans devenir un Etat binational, ni de s'en défaire au profit d'un Etat palestinien qui refuse de naître, ni de s'en désinteresser à cause des attaques menées contre ses civils depuis leur base. Cette situation de non-droit et de vide politique a été rapidement comblée par des implantations juives et des milices armées palestiniennes. La situation est explosive, les colons israéliens se retranchent pour tenir le terrain. C'est une guerre larvée, cela n'a rien à voir avec l'Apartheid! N'oublions pas qu'il n'y avait ni mur, ni barrages, ni routes de contournement avant l'intifada.
Le fait que l'identité juive n'ait toujours pas trouvé son expression politique est le fond du problème. Grâce à elle, si l'on peut dire, se révèle l'intolérance radicale de l'Etat Nation - même démocratique - envers l'Etranger. Là où comme en France citoyenneté et nationalité se confondent, où l'identité nationale des minorités n'est pas reconnue, le problème reste occulté.
Dans le cadre de l'Etat Nation à la française qu'est Israël, l'identité juive se fait identité ethnico-religieuse, ce qu'elle n'est pas en réalité. La démocratie israélienne - comme celle d'autres pays à minorités autochtones importantes - a pris forme de démocratie ethnique: il y a rupture entre nationalité et citoyenneté, et la démocratie est amenée à avantager la majorité nationale au détriment des minorités nationales.
Quelle solution alors?
J'en suis arrivé à élaborer une solution politique originale. C'était inévitable: à problème unique, solution unique.
La solution des "deux Etats" ne résoudra pas le problème interne d'Israël Etat-juif et des Arabes de l'intérieur appelé "israéliens", c'est-à-dire "juifs" selon le sens véritable du nom "Israël".
Et puis les deux populations sont aujourd'hui beaucoup trop intriquées et interdépendantes pour survivre à une opération de séparation chirurgicale. D'ailleurs les Palestiniens, par la voix du Hamas, ont dit non à cette solution.
Quant à l'Etat palestinien, s'il n'est pas rattaché à Israël d'une façon ou d'une autre, il ne sera jamais plus qu'un Bantoustan invivable. Et puis a-t-on jamais vu un mouvement nationaliste être prêt à partager sa patrie? Il est impossible que le futur Etat palestinien ne devienne à terme la base d'une reconquête du reste de la Palestine. Et Israël ne pourra que renforcer l'enfermement explosif des territoires...
La solution à un seul Etat est également impossible puisque aucun des deux peuples ne veut disparaître pour en former un troisième.
Impossibles à séparer, et impossibles à fusionner, c'est l'équation qui n'a pour solution qu'une alliance dans le respect de l'identité de chacun.
Le fait que les deux souverainetés nationales-territoriales israélienne et palestinienne aient leur légitimité et s'excluent mutuellement montre la voie: il faut que les deux peuples renoncent réciproquement à leur
souveraineté territoriale respective au profit d'un souverain commun supra-national. Nous aurons ainsi une sorte particulière de fédération à trois Etats: deux Etats-Nation indépendants mais non souverains sur le territoire, coiffés par un Etat fédéral territorial, pure expression de la souveraineté du droit, qui traitera des affaires communes aux deux peuples. Il sera fondé sur une constitution qui garantira l'indépendance et l'autonomie de chaque peuple et interdira à chacun des peuples de dominer l'autre. Chaque citoyen s'engagera personnellement à la respecter et jouira d'une double citoyenneté, nationale et fédérale.
Ainsi sera neutralisé le poison du nationalisme.
Chacune des deux nations aura son parlement qui légifèrera sur ses citoyens à titre personnel et non territorial. Ceux-ci pourront en principe habiter où ils veulent sans provoquer de problème démographique puisqu'ils ne voteront que pour leur propre gouvernement. L'administration devra être très décentralisée, sur la base d'une démocratie communautaire accordant une large autonomie aux collectivités locales. Celles-ci pourront choisir de maintenir un statu-quo de caractère national ou religieux, ou de permettre un développement mixte. En fait, la réalité sociologique sur le terrain est déjà bien proche de cela.
Les parlements nationaux et communautés ethniques (Druzes, Circassiens, Chrétiens arabes, etc.) enverront des délégués au parlement fédéral sur une base paritaire. Les délégués de chaque peuple seront choisis par les deux parlements conjointement (ou directement par tous les citoyens de la fédération) afin que des hommes soucieux de l'intérêt général, sachant s'élever au-dessus des intérêts nationaux étroits, soient choisis.
Le rôle de ce parlement non-national sera de veiller à un partage équitable des terres, des ressources naturelles du territoire et de ses infrastructures communes, ainsi que d'assurer la défense des frontières extérieures. Il gèrera les domaines communs: réseaux de transports et d'énergie, environnement, aménagement du territoire. Il devra limiter les disparités économiques et sociales entre les deux peuples. Il n'y aura de propriété de la terre que privée.
Toute loi fédérale acceptée d'abord par les deux parlements nationaux sera automatiquement paraphée par le parlement fédéral commun. En cas de désaccord, celui-ci tranchera selon une majorité qualifiée.
Les forces de défense de la fédération devraient idéalement être composées de soldats des deux peuples. Des soldats arabes, bédouins et druzes, servent déjà présentement dans Tsahal. Mais aujourd'hui la situation sécuritaire n'est pas symétrique: étant donné qu'Israël est entouré de pays arabes et que les Palestiniens d'Israël se disent solidaires de leurs frères arabes en premier lieu, la direction de l'armée devrait rester dans un premier temps aux mains des Juifs. Lorsque traités de paix et alliances militaires seront établis entre la fédération israélo-palestinienne et les pays arabes et musulmans, il n'y aura plus d'obstacle à ce que la direction de l'armée et des services de sécurité devienne elle-aussi paritaire.
Cette solution peut être mise en œuvre dès maintenant à l'intérieur de l'Etat d'Israël actuel, avec les Arabes israéliens. Lorsque j'ai découvert que des juristes palestiniens d'Israël sont eux-aussi arrivés indépendamment à pratiquement la même conclusion, je n'ai plus eu le moindre doute sur sa validité (voir la proposition de l'association Adalah). Il est probable que les Juifs feront plus de problèmes, croyant qu'ils ont plus à perdre...
Le rattachement de l'Autorité palestinienne ne devrait pas présenter trop de problèmes. La réussite de la fédération et les avantages considérables qu'elle apportera à ses citoyens devrait finir par isoler les extrémistes islamistes et venir à bout de l'opposition du Hamas.
Etant donné que le détestable problème démographique aura disparu, le droit au retour des réfugiés palestiniens et leurs descendants pourra être appliqué tout comme la loi du retour israélienne l'est pour les Juifs. Chaque nouvel immigrant devra s'engager à respecter la constitution qui défend l'indépendance de chaque nationalité. Celui qui ne reconnait pas le droit de l'autre n'aura pas sa place: pas de tolérance envers les intolérants!
Cet apport de population ne fera alors que renforcer le pays, contrairement à la situation actuelle où chacun craint les progrès de l'autre.
Les conflits éventuels entre les nationalités seront un problème interne à la fédération, et donc pris en charge par la police et les tribunaux fédéraux. En parallèle existeront des polices nationales et municipales qui assureront l'ordre de chaque groupe en lui-même et par lui-même.
La parité arabe/juive devrait garantir l'application du principe de réciprocité, fondement de la justice: ne fait point à autrui ce que tu détestes pour toi-même. C'est là toute la Torah selon le grand Hillel!
Jérusalem jouira d'un statut spécial comme capitale fédérale, et l'on pourra alors dire: "La Tora sortira de Sion et la parole de l'Eternel de Jérusalem".
Nous aurons alors peut-être le privilège de voir se réaliser la prophétie selon laquelle toutes les Nations monteront à Jérusalem pour étudier son exemple de paix et de justice.
De fait, cette nécessaire solution politique fédérale peut être interprétée en termes religieux communs aux Enfants d'Abraham. C'est ce terreau et cet idéal commun qui la rendra possible et lui fournira l'énergie nécessaire: le souverain supranational n'est autre par nature que le Souverain du Monde révéré par les trois religions monothéistes.
La fédération des nations n'est rien d'autre qu'un nouveau visage de l'Alliance, à l'image du régime politique des tribus hébreues fédérées sous Moïse, et des tribus arabes sous Mahomet. Cette alliance des peuples d'Israël-Palestine peut être comprise comme un début de réalisation de la souveraineté du Souverain du monde, ribono shel olam, rab al alamin. Rien n'interdira que cette alliance des tribus monothéistes ne s'étende ensuite au reste des nations du monde. C'est le but que désirent chacun des trois enfants d'Abraham, chacun jaloux d'être celui qui va l'atteindre en premier. Mais voilà, le conflit et sa solution à Jérusalem nous disent qu'ils devront l'atteindre ensemble, en faisant place chacun l'un à l'autre. En seront-ils capables? Ce pourrait être leur Jugement Dernier...
jeudi 24 avril 2008
Le Bon, la Brute et le Naïf
J'ai écrit ce texte peu après le coup d'Etat du Hamas à Gaza. Depuis juin 2007 rien n'a changé. Cette situation va durer. Il est temps de la prendre en compte comme la réalité géopolitique qu'elle est devenue. La stabilité remarquable de la configuration palestinienne - deux quasi-Etats de part et d'autre d'Israël - confirme l'analyse que j'avais fait alors, c'est pourquoi je la publie ici:
Le Bon, la Brute et le Naïf
Il ne faut pas sous-estimer son ennemi. Et il n’est pas nécessaire de faire appel à la théorie du complot pour voir que le partage des Territoires entre le Hamas et le Fatah sert merveilleusement bien leurs intérêts.
Le gouvernement d’union nationale palestinien créé au mois de mars sous égide saoudienne n’était qu’un hybride stérile. Il était paralysé par ses contradictions internes et unanimement rejeté de la scène internationale. Mais depuis la distribution des rôles entre Le Bon Mahmoud Abbas (Abou Mazen) et La Brute Ismaïl Hanyeh tout a changé, l’ancienne Autorité Palestinienne, désormais partagée entre son président et son parlement, peut manger à tous les râteliers, "danser à tous les mariages" comme nous disons en hébreu : au Fatah l’aide israélo-américaine ; au Hamas le soutien irano-jihadiste. Et le flot de toute cette aide en argent, armes, combattants, formation, coule maintenant en un double torrent large et impétueux.
Prise du pouvoir … Combattants du Hamas à Gaza dans les quartiers généraux du Président Mahmoud Abbas occupés la veille.
Photo: Reuters
Certains estiment qu’un remaniement aussi réussi n’a pu être le fruit du hasard. Ils affirment que Abbas et Hanyeh avaient déjà planifié ce « plan de partage » avant que le Hamas lâche ses hommes sur Gaza. Difficile à croire, au vu de la cruauté des massacres perpétrés. Il est clair pourtant que tout s’est passé comme si cette thèse était fondée : le Fatah à Gaza, tout comme le Hamas en Judée-Samarie n’ont visiblement pas fait beaucoup d’efforts pour garder leur contrôle du terrain. On jurerait de l’existence d’un accord tacite entre les chefs des deux camps.
Quoiqu’il en soit, l’extraordinaire avantage objectif procuré par la nouvelle situation suffit amplement à expliquer le déroulement des combats. Et puis la rivière des évènements a trouvé devant elle le lit tout prêt creusé auparavant par le mentor de Abbas et son vieux compagnon de route, Yasser Arafat : à la fois jouir le plus possible des fruits des négociations en faisant miroiter la paix future d’une main, et obtenir un maximum de concessions en brandissant l’épouvantail terroriste de l’autre main.
Mais cette fois-ci la méthode est bien plus crédible : grâce au partage territorial les mains semblent appartenir à deux corps différents. Jadis, le double jeu d’Arafat était assez transparent pour qui y regardait
de suffisamment près, et son double langage, souvent bilingue, l’avait trahi plus d‘une fois. Aujourd’hui, nous nous trouvons face à deux excellents acteurs qui jouent de la façon la plus naturelle leur propre personnage ! Qui pourrait les mettre en doute ?
De fait le dispositif fonctionne parfaitement : « le Naïf » Israël se porte au secours du « Bon » président Abbas, qui jamais ne salirait ses mains délicates à soutenir le terrorisme. C’est Ahmedinejad, le président iranien, qui fait le « sale boulot » en soutenant « La Brute » Hanyeh, le premier ministre révoqué. A quoi rêver de mieux ?
La synergie qui se développe entre les rôles du bon et du mauvais flic, comme dans la fameuse méthode policière, fait des merveilles : plus Israël et l’occident renforcent naïvement le Fatah, plus l’Iran et le Jihad international se sentent contraints de sauver leur protégé Hamas en accroissant leur aide, et vice-versa. Beau cercle vicieux ! C’est un des ressorts de l’efficacité de la méthode : le renforcement d’un des camps suscite automatiquement celui de l’autre.
Ils ne vont certainement pas se livrer une guerre totale, et de toute façon leur isolement géographique ne le permettrait pas ; ils vont se contenter d’un minimum d’accrochages destinés à entretenir leur crédibilité et ainsi assurer l’afflux des aides extérieures. Ils laisseront faire quelques débordements spontanés, quelques exactions, pour faire plus vrai. Ils ne vont pas retenir leurs mots, bien au contraire, nous voyons déjà les prémices d’une inflation rhétorique : et que je te traite de terroriste sanguinaire, et de te répliquer que tu es un collabo des américains et des sionistes ! Plus l’injure est cruelle, plus elle semble réelle. Les mots ne coûtent rien, bien au contraire, ceux-là rapportent beaucoup !
Ce qui est sûr c’est qu’en fin de compte la somme totale des forces des deux cotés ne va cesser de croître à
un rythme sans précédent, et ce sans éveiller le moindre soupçon ! Il ne restera plus, le moment venu, qu’à retourner cette puissance de feu nouvelle contre sa destination véritable laquelle n’a jamais été perdue de vue : Israël, à effacer de la carte de la Palestine.
Cela ne veut pas dire que Mahmoud Abbas et de nombreux Palestiniens ne reconnaissent pas sincèrement l'existence d'Israël de facto. Ils veulent vraiment créer un État palestinien aux côtés d'Israël. MAIS ils ne reconnaissent pas Israël de jure, comme État légitime du peuple juif. Le conflit est donc inévitable à terme.
Il est probable que le Hamas et le Fatah ne reformeront pas un gouvernement d’union tant qu’ils ne se sentiront pas assez forts pour attaquer conjointement. Mais lorsque Israël aura libéré suffisamment de prisonniers venus renforcer les deux côtés, lorsque nous aurons démantelé la plupart des
barrages de Cisjordanie, lorsqu’à l’Est les bases du Fatahland seront solidement implantées aux portes de Jérusalem, lorsque les fortifications souterraines du Hamastan à l’Ouest seront plus sophistiquées que celles du Hezbollah libanais, lorsque les missiles ne se compteront plus, lorsque s’ouvrira peut-être un nouveau front libanais ou syrien, alors le temps sera venu de refermer les deux mâchoires de la pince sur sa naïve proie.
Les Palestiniens peuvent être confiants et compter sur cette même erreur qu’Israël répète inlassablement : sous-estimer les Arabes.
mardi 15 avril 2008
La Nakba, le crime originel
Nous nous apprêtons à fêter le 15 mai l'anniversaire du nouveau sexagénaire, l'Etat d'Israël. Au même moment, comme chaque année, les Palestiniens “de l'Intérieur” - comme ils se désignent eux-mêmes – et ceux des Territoires Autonomes célébreront le même jour la Nakba, la “catastrophe” que représente pour eux la création de cet Etat. Et la “catastrophe” est double cette année, puisque les frères ennemis Fatah et Hamas la commémoreront séparément.
Ils continueront ainsi à entretenir le mythe selon lequel la création d'Israël s'est faite à leur détriment, est le “crime originel” qui a tué leurs droits nationaux. Et ainsi ils tentent de culpabiliser l'ONU et les pays occidentaux qui ont voté la création d'Israël. Le but: délégitimer la décision de l'ONU qui a fait
d'Israël le seul Etat au monde fondé sur une décision de droit international.
Il faut rappeler sans cesse cette vérité historique :
En 1947 l'ONU a voté un plan équitable, le Plan de Partage qui a créé deux Etats de taille comparable, un Etat arabe et un Etat juif. Et cela après que la Perfide Albion, en trahison de son Mandat international, ait octroyé 80% de la Palestine mandataire destinée aux Juifs à un des fils du Chérif Hussein de La Mecque, créant ainsi la Transjordanie.
Cela ne veut pas dire que ce partage était la solution idéale. Je suis frappé par le fait que qu'avant les années 20 les dirigeants sionistes étaient pour la plupart favorables à un partage politique, sous forme
d'une fédération, plutôt qu'à une partition géographique. Par la suite les incessantes attaques des Arabes, malgré le caractère pacifique de l'implantation sioniste par achat de terres, leur ont fait peu à peu comprendre qu'il fallait créer un Etat-Nation juif indépendant.
Les futurs Israéliens ont accepté – non sans mal - la partition , les Arabes et les Palestiniens ont refusé. Soixante ans après, cette donnée fondamentale n’a pratiquement pas changé.
Ce refus du partage est le véritable crime originel que l’on essaie de nous faire oublier derrière le rituel révisioniste de la fameuse « Nakba », la soit-disante Shoa palestinienne. Cette dernière n’est que la conséquence de la défaite des Pays arabes de la guerre d’extermination qu’ils ont déclenché en 1948. Nul doute que s’ils avaient vaincu ils auraient poursuivi – en bon
disciples du Grand Mufti de Jérusalem Haj Amin Al Husseini et en fidèles alliés d’hier – le travail d’Adolf Hitler.
Les Etats arabes se sont contentés de se venger sur leurs Juifs. Ils ont procédé à une purification ethnique systématique qui a permis à la population d’Israël de pratiquement doubler. Israël n’aurait probablement pas survécu sans cette aide involontaire et providentielle !
Voilà les chiffres: Réfugiés_juifs_des_pays_arabes
Mais ce « crime originel » renvoie à un crime plus ancien : L’élection du nouveau Peuple de Dieu musulman se fonde sur le meurtre symbolique des ancien élus, Juifs et Chrétiens, rejetés par Dieu car tombés dans la rébellion et l’erreur.
Dans l’optique islamique en particulier, toute victoire militaire est signe de faveur divine, et toute défaite celui d’une punition et menace d’un possible rejet divin. Le Dieu de l'Islam ne fait alliance qu'avec les Justes. Et les Musulmans seuls sont Justes, car muslemin, soumis à Dieu. Pas d'Alliance indéfectible, pas d'Amour divin inconditionnel pour ses enfants terribles et fautifs, pour le meilleur et pour le pire, pour son premier-né Israël, le peuple qui le premier a fait le Créateur Père et Roi. Sinon, il faudrait accepter d'être le deuxième. Ça non! Plutôt mourir, plutôt le martyre!
La victoire de Saladin sur les croisés avait mis fin à la domination occidentale chrétienne sur le monde arabe, ce qui avait rétabli la foi des Musulmans en leur élection. S’ajoutant au renouveau moderne de la domination occidentale « croisée », le retour d’Israël, victorieux des Arabes sur la scène moyen-orientale, représente une blessure narcissique insupportable. C’est ce qui se fait entendre sur le champ de bataille, à l’ONU, dans tout le monde arabo-musulman.
Mais crime originel pour crime originel, remontons à l'origine, au premier crime:
"Caïn s'apprêtait à parler à Abel, mais voilà qu'ils étaient dans le champ, et Caïn se dressa et tua Abel son frère." (Genèse 4:3-8, ma traduction).
Nous savons qu'Abel, « souffle », était berger nomade et Cain, « créateur, possédant », agriculteur. Tous deux avaient apporté une offrande à Dieu. Bien sûr, celle du paysan n'était pas un don véritable. Lui, l'homme « créé avec Dieu » (Genèse 4, 1) par Eve, homme sans père, paganus fécondant la Terre-Mère de ses semences, totalement dépendant de la glèbe, ne pouvait faire place à un autre. Alors il doit tuer l'Elu.
Le Coran raconte lui-aussi l'histoire de Hâbîl et Qâbîl (Sourate 5:29-34), tout en y ajoutant des emprunts à des textes rabbiniques. Il place, de façon intéressante, l'histoire dans un autre cadre, celui de la Sortie d'Egypte, alors que les Enfants d'Israël, les Bani Isra'il, ont peur de conquérir la Terre de Canaan et se rebellent.
Les Hébreux, descendants de bergers nomades, devenus un peuple sur la terre d'un autre peuple, l'Egypte, sont d'emblée un peuple "en trop", qui doit justifier son existence. Un peuple non naturel, pour en finir avec la soit-disante naturalité de l'humain. Et bien sûr, dès qu'il prend la route de Canaan, l'Amorrhéen lui barre le passage (Nombres 31, 21).
Intéressant aussi le changement de nom en arabe : hābīl, هابيل, est la translitération exacte de l'hébreu hevel, הבל, Abel; qābīl, قابيل, n'a pas grand chose à voir avec l'hébreu qa'in, קין, Caïn, mais renvoie à l'idée d'antériorité et aussi d'accueil et d'acceptation. Comme s'il portait dans son nom la solution.
Les Palestiniens se comprennent comme le peuple autochtone et le proclament , un peuple naturellement né de la Terre de Palestine. Tout leur ethos national est celui d'un peuple de paysans enracinés dans leur sol, soudains envahis par des étrangers nomades surgis des quatre coins du monde. Seulement ces "étrangers" parlent la langue des premiers habitants cananéens du pays, leur écriture se retrouve sur les tessons antiques exhumés du sol, et le nom des villages a gardé leur mémoire.
Cependant, l'ethos religieux musulman des Palestiniens est au contraire celui du bédouin abrahamique, du libre berger nomade. Ne devraient-ils pas simplement proposer de partager la terre comme Abraham à Loth, à la suite d'une querelle de bergers:
"De grâce sépare-toi de moi, si tu vas à gauche, j'irai à droite, si c'est à droite, j'irai à gauche." (Genèse 13, 9).
Mais religieusement aussi l'Arabe a pris la place de l'Hébreu. Abraham, Moïse, tous les prophètes d'Israël, il les fait Musulmans. Et bien que tous les personnages mentionnés dans le Coran soient empruntés à la Bible, aucune dette n'est reconnue. Là non plus, en terre de dar el islam, pas de place pour le retour du frère. (Sur la question des trois monothéismes, voir ce texte de D. Sibony, Le message).
Eliminer l'autre, perçu uniquement comme un concurrent, c'est le crime originel, et même le premier péché. Par le meurtre d'Abel la mort est entrée dans le monde: Adam et Eve, selon le texte, étaient toujours en vie. Avant ce crime Caïn est mis en garde, appelé à se reprendre, alors seulement il est question de Faute. Pas de Péché Originel donc, n'en déplaise à la théologie chrétienne.
Je pense qu’il est devenu nécessaire de prendre en compte la dimension théologique et eschatologique du conflit, et de lui donner une réponse dans ses propre termes : L’Islam doit accepter ce qu’a commencé à admettre le Christianisme : la Nouvelle Alliance ne rend pas caduque l’Ancienne. Dieu ne change pas d'avis, Il ne rompt pas une alliance même si son partenaire humain a failli. Sinon, comment l'idée même de confiance pourrait-elle subsister? Comment faire passer le message divin si on le contredit en pratique, en ne faisant pas de place à l'Autre?
Mais Dieu ne se contente pas d’un seul Peuple Elu, Il veut que tous les peuples de l’humanité sur un pied d’égalité s’associent aux premiers élus et reconnaissent ensemble sa Souveraineté, car seulement ainsi Il fera régner la paix universelle. Toutefois c’est lui-même sans intermédiaire qui établira son Royaume, dans le rassemblement des Nations associées, et non par la domination impérialiste de l’une d’entre elles. Le partage de la Terre d’Israël-Palestine doit être vu comme un premier test de cette coopération à laquelle il n'y a pas d'alternative vivable…



