Vu de Jérusalem

Commentaires de l'actualité israélienne, réflexions sur le conflit israélo-palestinien, le Judaïsme, les Sciences... le monde vu depuis son centre névralgique, depuis Jérusalem, d'un point de vue probablement juif, français, à la sauce israélienne, le mien

vendredi 16 octobre 2009

Adam, de Nature à Culture

Voilà l'année commence, et avec elle le cycle de lecture de la Torah qui s'ouvre sur la Genèse et la création de l'homme .

Que dit le discours scientifique des origines de l'homme?

Je reprend ici le fil de ma "Façon de voir" - une ébauche de philosophie de la création - déclinée dans deux posts précédents : Un Créateur non-existant et Emergence créatrice.

Nous avons commencé par affirmer le fait d'une création du monde, et d'une "non-existence" du créateur, au sens où il ne fait pas partie du monde créé. "Il est le lieu du monde, mais le monde n'est pas son lieu" (Mishna, Pirke Avot).
Puis nous avons interprété le processus de création comme processus d'émergence: de façon réitérée, une petite partie des éléments d'un système s'unissent pour former des éléments spécialisés au sein d'un système d'ordre de complexité supérieure qui s'en constitue. Du radicalement nouveau apparaît; "le tout est le plus que la somme des parties".
Guidant cette émergence, nous avons repéré un principe d'élection novatrice, à la fois unifiant et différentiateur. Ou en termes traditionnels: Le Créateur (émergence), Dieu personnel (élection), Dieu d'amour (unification) et de justice (différenciation) et principe d'Alliance.
Suivant les diverses étapes de l'émergence créatrice, nous sommes arrivés à la conclusion qu'elle pointe irrésistiblement vers la création de l'humanité fédérée, à la fois unifiée et riche de la diversité de ses peuples et cultures. Maintenant nous allons examiner de plus près comment se produit cette émergence de l'humanité.

Vers sapiens

La paléoanthropologie décrit l'apparition en Afrique tropicale de plusieurs espèces d'hominidés, tels que lesPrimate_skull_series australopithèques, à partir d'un ancêtre commun avec les primates, il y a environ dix millions d'années. Puis il y a deux millions et demi d'années apparaissent les premiers Homo: Homo habilis, puis Homo erectus. Le premier fossile d'Homo sapiens, trouvé en Ethiopie, est daté de deux cent mille ans.

Il n'est pas difficile de repérer dans cette série une évolution temporelle nettement orientée: chaque étape se caractérise par l'augmentation progressive de la taille du cerveau, la marche plus nettement bipède et l'utilisation d'outils de plus en plus sophistiqués.
Cette orientation claire dans le sens d'une encéphalisation croissante avait amené un Teilhard de Chardin à des conclusions dont je me sens proche (simplement je lis "messianique" là où il écrit "christique"...)

Nous aurions tort de ne voir dans l'augmentation de la capacité de la boîte crânienne qu'une donnée quantitative. Il ne faut pas perdre de vue que le tissu cérébral se caractérise plus que tout autre par une structure systémique "en gigogne" productrice de propriétés émergentes. Un réseau de neurones acquiert des capacités de calcul ou de reconnaissance de formes qui ne sont pas présentes au niveau des simples neurones individuels. Des réseaux se regroupent en réseaux d'ordre supérieur; ils sont structurés en noyaux intereliés et en couches superposées qui intègrent l'activité des couches inférieures et modifient leur activité en boucles auto-régulées complexes. Finalement c'est tout l'encéphale qui intègre l'ensemble de ses sous-systèmes en une seule unité.
EvolutionOfManLe cerveau est par sa structure propre la meilleure illustration de la systémique.

Le risque d'une involution ne peut toutefois être écarté...

L'augmentation du volume cérébral ne fait que traduire une complexification croissante accompagnée de propriétés émergentes inédites: production d'outils, art, langage, conscience...

Là encore nous voyons à l'oeuvre les mêmes grands principes que nous avions repéré dans toute la création: apparition de niveaux de complexité croissante dans le sens de la flèche du temps, réduction du nombre des élus, jusqu'à une seule espèce sapiens; augmentation des degrés de liberté par rapport à l'environnement; et un autre principe que nous n'avons pas mentionné précédemment, mais tout aussi général: "l'accélération de l'histoire" si l'on peut dire, chaque buisson_humainétape de complexification étant plus courte que la précédente de façon exponentielle.

Le buissonnement humain


La Nature ou l'outil ?

Mais comment s'est faite cette évolution africaine des hominidés vers le genre Homo, puis sa sortie d'Afrique qui a permis sa conquête de toute la planète?

Selon l' "East side story" d'Yves Coppens, l'ouverture de la vallée du Rift il y a dix millions d'années sépare les préhominidés en deux populations qui évoluent en primates à l'ouest et hominidés dans la savane à l'est, en isolat génétique. Par adaptation à un réchauffement climatique, Homo mange plus de viande, son cerveau devient plus gros, la savane favorise la posture verticale et la spécialisation de la main.

Mais cette thèse qui fait part belle au déterminisme environnemental a été infirmée depuis la découverte de fossiles à l’ouest du Rif, dans la forêt tropicale. C'est là qu'ont été trouvés les plus anciens fossiles d'hominidés, vieux de 6-7 millions années.
La suprématie incontestée d’Homo habilis dans le nouvel environnement qu’il s’est donné explique que la plupart des fossiles ait été trouvée dans l’Est africain. Ceux de l’Ouest seront nécessairement moins nombreux, témoignant des débuts discrets, au sein de la forêt primitive, de l’évolution d’un petit groupe d’hominidés.

Si ce n’est pas le passage de la forêt à la savane qui est la cause évolutive, Comment l'expliquer?

Il faut envisager une autre explication. Or, sur les ruines de la théorie d'Yves Coppens rien n'a vraiment poussé depuis.

Je pense que l’outil lui-même peut être cette cause : Les grands singes utilisent à l’occasion des pierres ou brindilles comme outils. Nous pouvons imaginer qu’un groupe d’hominidés particulièrement doués outilsSilexdans l’utilisation d’outils et relativement isolés ait joui d’un avantage évolutif décisif qui a poussé leur évolution dans le sens d’une spécialisation de plus en plus poussée. L’utilisation d’outils de plus en plus fréquente par les membres antérieurs aurait conduit progressivement à la locomotion bipède, les mains étant occupées, et l’habitat dans les arbres serait alors devenu difficile. Les outils, alors, auraient aussi fourni la protection nécessaire pour remplacer celle des arbres, désormais perdue dans la vie au sol : ils se sont révélés des armes efficaces contre les fauves et la protection des arbres s’est faite inutile et même nuisible, puisqu’il faut abandonner l’outil pour pouvoir retourner dans les arbres.
L'outil de pierre est également un substitut de dents carnassières. Il permet à un être à la frêle constitution de frugivore de tuer et dépecer de gros animaux. L'outil peut donc aussi expliquer le passage à un régime omnivore à dominance carnée chez les préhumains. 
La fabrication d’un abri ou d’un enclos de branches et de feuilles est une autre forme d’outil, un substitut d’arbre, projection de la peau de l’homme plutôt que de sa main, qui traduit physiquement la création par l’homme d’un nouvel environnement.
La descente de l’arbre permise par l’outil, déjà au cœur de la forêt, s'avère irréversible : la spécialisation du corps provoquée par la production et l’utilisation d’outils est incompatible avec la vie dans les arbres. C’est ce qui donne au personnage de Tarzan sa valeur mythique. Mais lorsque Tarzan, l’homme civilisé qui retourne à la forêt, réintègre la forêt des origines, il retourne dans les arbres, comme les chimpanzés, comme si il n’y avait pas d’autre solution. C’est la possibilité de la vie sur le sol de la forêt, illustrée par la civilisation pygmée, qu’avaient éliminé d’un même élan Tarzan et le mythe scientifique du passage à la Savane.tarzan2 

L’outil ouvre un accès définitif et permanent à un tout autre environnement, une autre niche évolutive, et ce en un même lieu géographique : le sol de la forêt.
Cette niche est plus culturelle déjà qu'écologique au sens habituel. Elle permet cependant de produire l'isolat nécessaire à l'apparition d'une espèce biologique nouvelle comme l'exige la génétique des populations.

Le réchauffement climatique peut avoir ensuite révélé et renforcé une "exaptation" (adaptation préalable, qui s'avère utile dans un nouveau contexte), l'utilisation d'outils, selon un processus maintes fois illustré dans la version moderne de la théorie de l'évolution.
Le passage à la savane, vers l’espace ouvert et ses nouveaux horizons, ne serait pas la cause, mais bien la conséquence de l’évolution biologico-technique entamée dans la forêt.

S'il ne l'a pas fait évoluer, par contre il est très plausible que le climat extrêmement sec ait poussé l'homme moderne hors d'Afrique.

Ce ne serait donc pas la Nature, selon le schéma environnemental, qui serait la Mère de l’Homme, mais l’Outil, la Technique et la Civilisation. Il s'agit d’une réelle révolution de nos conceptions, qui voyait l’homme semblables aux autres animaux en ce que son espèce serait apparue par la sélection et l’évolution produites par adaptation à un milieu nouveau. La théorie classique de l’évolution provoquée par le réchauffement du climat et l’isolement par la fracture syro-africaine répond au besoin de respecter un déterminisme scientifique darwinien simpliste : climatologie et géologie orientent l’évolution biologique. Il nous faut admettre que le cas de l’homme est différent, et que sa capacité à transformer son environnement, à échapper au dictat de la nature, est la cause même de son évolution biologique : la station debout, la main au pouce opposable, le développement du cortex sont le produit de l’outil, comme l’outil est leur produit, en une boucle rétroactive co-évolutive qui voit le corps de l’homme et son comportement culturel, technico-social, progresser conjointement.
Mais les moutures les plus récentes de la théorie de l'évolution reconnaissent que tout organisme modifie le milieu qui l'entoure et qui lui est de toute façon relatif; une boucle rétroactive s'installe entre organisme et environnement, il n'y a plus de place dans la théorie pour un simple déterminisme, une forme de liberté dynamique apparaît, qui croît un peu plus à chaque palier.
L'homme se fait lui-même. En un difficile combat contre et pour lui-même. Là est sa liberté.


Le cas du langage s'inscrit dans ce nouveau paradigme: son développement  est probablement lié a celui des outils. Dans les deux cas il s'agit de “se servir de”; une distance s'installe entre le sujet et la nature, produite par un intermédiaire : l'outil, le symbole.
Le langage permet la formation de groupes sociaux plus importants et mieux structurés, lesquels poussent l'évolution du langage vers plus de complexité. Là encore nous voyons apparaître une boucle de rétroaction positive entre langage et social. La science moderne ne fonctionne pas autrement: une nouvelle découverte permet d'élaborer de nouveaux outils expérimentaux, lesquels conduisent à de nouvelles découvertes, et ainsi de suite...

Les fouilles menées en Israël ont mis à jour un phénomène remarquable: les deux Homos sapiens et neandertalensis y ont produit les mêmes outils. Cela veut dire que tout en étant différents morphologiquement, ils ont partagé la même culture.
Quel beau premier signe de l'indépendance de l'esprit vis-à-vis de son support matériel!

Dans le cas des êtres humains, il nous faut considérer qu'ils forment un nouveau niveau de complexité, le niveau culturel, qui soustrait le niveau biologique sous-jascent à la pression de sélection.
C'est un phénomène général: les cellules d'un organisme ne sont pas en compétition entre elles. Au contraire, elles coopèrent et sont protégées de l'environnement par l'homéostasie du milieu intérieur. L'igloo des Esquimaux et les fourrures dont ils se revêtent les soustraient largement à la sélection environnementale, même dans les conditions extrêmes dans lesquelles ils vivent. C'est par contre la qualité de la construction de leurs igloos et de la confection de leurs habits qui est sélectionnée.
Avec l'homme la création est passée au niveau culturel, l'invention du nouveau et sa sélection selon la Loi de Vie sont désormais culturels et sociaux. La compétition est désormais entre sociétés, économique et militaire. C'est ce qu'on appelle l'Histoire.
De ce point de vue, l'erreur de l'East side story n'est pas une simple inexactitude, mais une véritable faute épistémologique.

Des travaux assez récents d'évolutionnistes qui s'intéressent à l'organisation sociale ont montré que l'avantage procuré par la cohésion sociale favorise l'émergence de comportements altruistes et la protection des faibles. En effet, un groupe d'individus bien coordonnés seront plus efficaces qu'une horde de brutes beaucoup plus puissantes individuellement, mais aux efforts dispersés.
Une évolution éthique apparaît ainsi, indissociable de l'évolution culturelle et sociale.


C'est un de ces groupes d'hommes modernes, solidaire et bien organisé, plus audacieux que d'autres, qui a franchi en premier le Rubicon de la sortie d'Afrique.
La Terre d'Israël l'a accueilli à sa sortie, lui ouvrant le monde. Le voyage de cet oleh préhistorique vers la liberté ne faisait que commencer...

Posté par yeudas à 12:00 - 2 - Façon de voir - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,


jeudi 15 octobre 2009

Sorties d'Afrique, Sortie d'Egypte

Il y a encore quelques années, deux théories se disputaient l'explication des origines de l'homme moderne : la théorie de la sortie d’Afrique disant que sapiens est apparu en Afrique et en est sorti il y a environ cent mille ans pour se disperser dans le monde entier, la théorie multirégionale affirmant qu'il s’est développé dans différentes régions du globe de façon séparée, mais en parallèle, à partir d’Homo erectus, lui-même sorti d’Afrique deux millions d'années plus tôt. Entre-temps il aurait pu s'hybrider avec l'homme de Néanderthal.

Origines régionales ou Out of Africa ?

sortieErectusAfriqueFace à l'accumulation des données fossiles et génétiques, l'hypothèse multirégionale de l'apparition de l'homme s'est retirée devant celle nommée "Out of Africa". La plupart des anthropologues sont maintenant d'accord pour dire que notre espèce, Homo sapiens, tout comme son aînée erectus, sont sortis d'Afrique. Cela signifie que nous appartenons tous à une seule et unique espèce, partageons les mêmes ancêtres. Voilà qui rend plus difficile de fonder scientifiquement le racisme. Surtout quand ils s'avèrent africains, et probablement noirs de surcroit!
L'analyse récente d'ADN fossile a montré que Néanderthal est par contre une espèce distincte de l'homme moderne et confirme la théorie de sa sortie d'Afrique.

Mais par où est-il passé?

Pour ce qui est de la sortie la plus ancienne, celle d'habilis, tout le monde est d'accord pour dire qu'elle est passée par le Sinaï.
En effet, c'est en Israël, la première terre que l'homme découvre après la traversée du pont Sinaï-Neguev,Out_of_Africa que nous trouvons les plus anciens fossiles hors d'Afrique: une des dernières découvertes est celle du prof. Tshernov, paléontologue de l'université hébraïque, qui a trouvé des outils d'Homo habilis datant de deux millions d'années dans la vallée de Jourdain, près du kibbutz Gesher. C'est le premier signe de sortie d'Afrique, un demi-million d'années avant celle de l'homme du site de Tel Obeida, trouvé à quelques kilomètres, un million d'années avant son arrivée en Europe.

Mais qu'elle route sapiens a-t-il suivi? Là encore deux hypothèses ont été proposées, celles de deux routes possibles: du littoral ou du Nord. La route du Sud suppose de traverser la Mer Rouge et ses récifs au détroit du Bab El Mandeb entre Djibouti et Yémen; la route du Nord suppose d'affronter le désert du Sinaï, mais à sec en contournant la mer. Dans les deux cas il faut traverser une barrière naturelle difficilement franchissable.
La découverte d'un campement d'Homo sapiens archaïques vieux de 125000 ans sur les côtes de l'Erythrée, au bord de la Mer Rouge, avait suggéré la route littorale.
Mais voilà, tout comme son prédécesseur, l'Homo sapiens moderne le plus ancien trouvé hors d'Afrique, - 100 000 ans, a lui aussi été exhumé en Israël, à Qafzeh entres autres, près de Nazareth.
qafzeh9rsideFinalement les fossiles ont tranché: ceux de la côte arabe se sont révélés plus récents que ceux de la vallée du Jourdain, de Galilée et du Carmel. On pense qu'ils seraient les témoins d'une troisième sortie d'Afrique que des marqueurs génétiques relieraient aux populations de l'Asie du Sud-Est et d'Australie.
Sapiens a donc bien suivi les mêmes voies qu'habilis lors de sa sortie d'Afrique. Les plus anciens crânes sapiens retrouvés en Ethiopie (130.000 av. J.-C.) ont encore des traits archaïques, puis sapiens moderne est découvert en Israël (100.000 av. J.-C.), Australie (40.000 av. J.-C.), et finalement Europe de l'Ouest (35.000 av. J.-C.).

L'homme moderne, un "Israélien"?

Et oui, la question se pose. Selon des équipes de chercheurs franco-israéliennes, il n'est pas impossible que l'homme vraiment moderne soit en fait né au Proche-Orient, c'est-à-dire en Israël (voir cette étude du CNRS de Jérusalem), et non en Afrique. 

Le crâne de Qafzeh - photo par David Brill

Une même structure se répète lors de ces sorties : un groupe humain s'aventure hors de la matrice africaineRedSea protectrice, arrosée par les Grands Lacs et le Nil, passe courageusement le goulot étroit et périlleux du désert (alors peut-être plus humide) ou de la Mer Rouge, avant de voir s'ouvrir devant lui de nouvelles étendues fertiles. C'est bien la structure d'un accouchement.

C'est ainsi que je voudrais inscrire la dernière Sortie d'Egypte, celle des Hébreux menés par Moïse et son ouverture des eaux, dans la longue série préhistorique qui lui donne tout son poids: celle de la création d'une nouvelle humanité. Qu'a-t-elle de nouveau cette humanité; en quoi les Enfants d'Israël seraient-ils un nouvel Homo hebraicus, aboutissement de l'évolution du sapiens sorti de l'africaine Egypte ? C'est à cette question difficile et périlleuse que j'espère répondre dans les prochains posts de cette série...

vendredi 18 septembre 2009

En temps de bonne année

Bonne année 5770, שנה טובה, Kul ‘am u’intum bkheir ! Que cette année nouvelle vous apporte pour vous et les vôtres bonheur, santé et tout ce que vous souhaitez.

Je vous le souhaite à tous, depuis Jérusalem, urbi et orbi, et ce quelque soit votre calendrier et temporalité respectifs.
Je le fais de tout coeur et tout fraternellement puisque nous fêterons vendredi soir l'anniversaire de la création du monde et d'Adam, notre ancêtre à tous.

(J'ai fais un résumé succint de ce post sur la radio israélienne en français: Cliquer ici)

C'est là le paradoxe dont je voudrais vous entretenir à cette occasion: Le calendrier et le nouvel an juifs ont en fait une portée universelle, alors que l'année dite "civile" - qui règne aujourd'hui quasiment sur le monde entier - renvoie à un signifiant religieux et juif.

Circoncision_Veneto_c7f3dEn effet, jusqu'en 1970 les calendriers grégoriens portaient à la date du 1er janvier la mention "Circoncision, fête de la circoncision et du Saint-Prépuce de Notre Seigneur".

Italie : Bartolomeo Veneto, La Circoncision, 1506, Musée du Louvre.

Vérifiez: 25 décembre (naissance de Jésus) + huit jours (âge de la circoncision juive) = 1er janvier.

Avec nos calendriers actuels, nous voilà face à une double césure, puisque cette mention a été elle-même retranchée. Je ne sais pourquoi l'Église a décidé de couper son temps de l'"ancienne alliance"...  Quoiqu'il en soit, le temps "universel" qui domine la réalité politique et sociale mondiale, l'ère chrétienne, commence par la scission de la chair d'un bébé juif. Étrange, non? Et Jésus naît ainsi une semaine avant l'ère chrétienne!

Le premier jour du calendrier hébraïque lui, célèbre la création du monde ou - selon les opinions, à six jours près - la création d'Adam. Il inaugure le temps de l'humanité. Seul le temps hébraïque se fonde antérieurement à sa propre origine, sur celle de l'homme compris comme ancêtre de toutes les nations et civilisations. Seul, le calendrier hébraïque est déjà celui de l'humanité, il n'est pas juif. Seul, il porte en lui l'espoir d'une humanité future, une dans sa diversité, vivant en paix une temporalité commune.
Le temps, ZeMaN, de l'humanité est porteur d'une invite, haZMaNah, à la fin, à son unité.

La plupart des calendriers des autres civilisations se réfèrent à un évènement fondateur de leur propre histoire. Le temps chrétien renvoie au Christ, le temps musulman à Mahomet, le calendrier chinois commence avec l'Empereur Jaune, fondateur de la première dynastie chinoise. Le nouvel an des indiens ou vietnamiens ou des japonais est pour eux-mêmes. Ces derniers ne sont pas monothéistes, ils ne prétendent pas étendre leur temps à toute l'humanité, certes, mais chacun est enfermé, autiste, au centre de propre sa bulle temporelle.

Selon les théologiens chrétiens, la circoncision du divin enfant rend caduque la circoncision charnelle de l'ancienne Alliance et inaugure la circoncision spirituelle du coeur (Rom. II, 28), en référence à la nouvelle Alliance annoncée par Jérémie (31, 31-34).

Pour ce que j'en comprend, nous sommes supposés vivre depuis 2009 "bonnes années", dans un monde messianique et rédimé, un monde de chrétiens qui font naturellement le bien, puisque la Loi est désormais gravée sur les tables de leur coeur. Il suffit d'ouvrir un journal ou un ordinateur et d'y lire les nouvelles pour s'en rendre compte! Mais pourquoi les appeler "nouvelles" alors qu'elles répètent depuis deux mille ans leur sanglante litanie? Si c'est cela un monde sauvé, comment y aurait-il encore un espoir? 

Chrétiens expliquez-nous! Ne juge t-on pas un arbre à ses fruits, que signifie une venue du Messie non suivie d'effet? Au contraire, l'histoire n'a vu aucune civilisation aussi violente que la chrétienne! Sans doute sommes-nous nous autres juifs trop matérialistes; au diable saluts métaphysiques, théologies du péché, ils ne sont pas pour nous: nous voulons voir des effets concrets, réels, nous persistons obstinément à croire que la venue du Messie doit inaugurer un monde meilleur, un temps nouveau...

C'est pourquoi - même si je le ferai - la nuit du 31 décembre je n'aurai pas autant envie de vous souhaiter une "bonne année" qu'en ce moment.

L'autre candidat à l'universalisme est le temps de l'islam. Mais le calendrier musulman, c'est pour les musulmans!  Il suppose de reconnaître Mahomet comme l'ultime prophète, et son départ de La Mecque pour Médine, l'Hégire, comme origine du temps. Le calendrier musulman ne pourrait devenir celui de l'humanité qu'en la convertissant entièrement. Son universalité est nécessairement impérialiste, comme l'est la chrétienne.

La mondialisation, les crises globales climatiques, écologiques et économiques, relayées par les satellites et internet, ont fait prendre conscience à tous les peuples qu'ils vivent sur une même planète; au-delà des frontières et des murs, nous sommes de plus en plus spatialement unis; temporellement toutefois, nous restons profondément déphasés.   

bigbangMais le temps universel auquel l'humanité moderne tend à adhérer n'est-il pas le temps scientifique, le temps de la physique, du big-bang et de l'évolution des espèces? Le temps du calendrier - de n'importe quel calendrier - ne fonde plus une conception du monde, il est devenu obsolète.

Je dois donc dire quelques mots de la nature du temps si nous voulons comprendre ce que veut dire le Nouvel An, Rosh Hashana.

Le temps de la science qui règne désormais sur nos esprits , c'est le temps de la physique, qui n'est autre que le temps mathématique abstrait: une dimension qui peut être représentée par une droite infinie, s'ajoutant aux trois dimensions spatiales. Cet espace-temps et tout ce qu'il contient existerait par lui-même, hors et indépendemment de toute conscience humaine.
Mais que signifie la phrase : "cette ammonite est vieille de cent-vingt millions d'années"? Qu'elle a fêté cent-vingt millions d'anniversaires avec ses amies ammonites?
Dinosaurs_3D_ScreensaverL
orsque le scientifique décrit le tableau de dinosaures s'ébattant dans le paysage marécageux du Jurassique, il le fait d'un point de vue donné. Il n'y a pas de paysage sans un observateur.
Or l'homme, même défini zoologiquement comme espèce Homo, n'existait pas alors pour contempler nos dinosaures, tous sont d'accord là-dessus. Alors qui est l'observateur? Eh bien, c'est le scientifique d'aujourd'hui en personne, qui se projette deux cent millions d'années en arrière dans un passé imaginaire. Dans l'idéal de l'objectivité absolue, l'observateur de la science est éliminé de la description paléontologique. Mais en même temps la neurophysiologie, la physiologie des sens, nous enseignent que couleurs, formes, définition et identification des objets eux-mêmes sont construits par notre conscience. Cela est vrai du temps aussi: il n'y a pas de temps sans mémoire. Le temps est une des dimensions de l'esprit qui permet aux animaux les plus évolués et à l'homme de planifier leur action future en fonction des acquis du passé, il n'existe pas dans le monde physique. L'évolution créatrice (ou la création évolutive) a élu cette capacité, qui est beaucoup plus efficace qu'une activité réflexe.

L'univers n'a pas une "histoire". Le "grand Livre de la Nature", c'est nous qui venons de l'écrire... Il est écrit en langage mathématique, nous dit Galilée; Einstein, qui l'a si bien déchiffré, pense que "ce qu'il y a de plus incompréhensible à propos du monde est qu'il soit compréhensible"; ils ont tort de s'étonner: notre esprit analyse à l'aide de l'outil mathématique, qu'il a élaboré, le monde de la perception qu'il a lui-même construit... Leur providentielle adaptation se comprend très bien lorsqu'on a compris que le réel est en fait une interface entre l'esprit et un monde-en-soi inconnaissable.

Le scientifique qui décrit les premiers instants après le big-bang s'enfle lui-même en un observateur éternel situé hors système, hors du temps et de l'espace. En réalité, les premières galaxies "situées à dix milliards d'années-lumière" que l'astronome observe, il les voit telles qu'elle sont en ce moment. Il n'y a d'autre universe_originalsimultanéité pour les êtres physiques que nous sommes que celle du lien lumineux qui les relient et les rend présents les uns aux autres. Imaginer qu'en ce moment les pâles galaxies en question sont vieilles de dix milliards d'années de plus revient à se dématérialiser et se projeter hors de l'espace-temps, dans une simultanéité irréelle. Si l'on suivait jusqu'au bout la conception physique du temps, nous ne pourrions jamais être présents l'un à l'autre: la fraction de seconde nécessaire à la lumière pour nous communiquer l'image de notre interlocuteur nous séparerait à jamais de lui...

L'erreur de conception vient à mon avis de ce que nous prenons trop à la lettre la notion de vitesse de la lumière. Dans quoi et par rapport à quoi la lumière se déplacerait-elle? Toute vitesse est relative à un référentiel. La vitesse de la lumière est absolue et a donc un tout autre sens.

Le temps éternel de la science se révèle être en fait le temps d'un observateur divin: le scientifique ignorant de sa propre auto-divinisation.

C'est étrange, nous vivons en occident à la fois dans le temps social du Dieu fait homme, et dans celui, physique, de l'homme fait Dieu.

Le temps de l'homme, le temps humain réel, est le temps personnel vécu, le temps de la mémoire et le temps de la transmission de génération en génération. C'est le temps de ma vie et le temps de l'histoire. Le nouvel an juif, Rosh Hashana, nous fait réintégrer le temps de l'homme.
Mais pourquoi 5770? Il se trouve que tous les chercheurs sont d'accord pour situer l'invention de l'écriture aux environs de la première moitié du sixième millénaire en Babylonie. Or c'est l'écriture qui produit par l'accumulation irréversible des textes le temps historique.  L'histoire a commencé à Sumer avec l'écriture des premières chroniques royales des premières dynasties, et le récit de la fondation des premières villes. Le Livre de la Genèse en a le souvenir, qui mentionne la construction d'Uruk, d'Ur, et les annales babyloniennes.  Ainsi  la durée du temps historique coïncide précisément avec la datation biblique, et la Bible en est le seul vecteur mémoriel.

Mais peut-on dire que c'est là le cadre de la création du monde et de l'homme? Il nous faut comprendre ce que la Bible hébraïque appelle "homme" et appelle "monde":

L'homme est celui à qui il été dit de dominer la Création et de se dominer lui-même. Ce n'est pas le chasseur-cueilleur paléolithique ou l'idolâtre soumis et adorant la Nature et son temps cyclique.

Le monde, c'est celui dont le Créateur divin s'est retiré, un monde matériel dont la Bible dit qu'il était vide tant que la pluie n'était pas tombée et que l'homme n'avait pas fécondé la terre de son travail. C'est le monde que l'homme - image du Créateur - crée de ses propres mains.

Lcampagne_a_l_aube_357472e monde c'est d'abord mon monde. Celui dont la prière du matin rappelle qu'il est "toujours recréé chaque jour avec bonté", à mon réveil. Le sommeil est une petite mort. Le monde réel a disparu dans les nimbes du rêve. Puis la lumière surgit à l'aube de mes yeux qui s'ouvrent, les brouillards du chaos nocturne se dissipent, le sol s'affermi, je me lève.
Au réveil l'homme renaît, il est comme le nouveau-né, sans péché. Les mains purifiées, il trouve un monde neuf où tout est possible. C'est le monde réel, celui que la conscience qui m'est rendue engendre.

L'automne arrive, les dernières récoltes sont entrées dans les greniers, les comptes sont faits. Le temps est comme en suspens, nous attendons la pluie nouvelle. Va-t-elle tomber et relancer le cycle de la création, ou est-ce la fin? Chaque année est une vie en soi.

Le Zohar dit qu'au moment de mourir, l'homme voit le film de toute sa vie défiler. Le dernier instant - étrange instant non suivi d'un autre - est éternité puisqu'il n'est d'autre temps réel que celui vécu. Notre temps est limité, mais il est aussi infini.
Alors, il est des images pénibles que nous ne voulons pas voir. Ce peut être l'enfer, puisqu'il est trop tard pour réparer. Et il y a d'autres images réjouissantes, paradisiaques, qui compensent. Un jugement se fait, on ne se raconte plus d'histoire! Et une confession se fait; heureusement il y a les souffrances, leur délivrance et le pardon.

Mais avant cela il y a le cycle des fins d'années et de leur renaissances, autant de Jours du Jugement et Grands Pardons qui nous sont donnés. Autant en profiter, ne pas accumuler jusqu'à fin de vie, et s'inscrire maintenant dans le grand Livre de la Vie!

Bonne année!

mardi 13 mai 2008

Indépendants, vraiment?

Je n'ai pas voulu nous gâcher la joie des festivités de la Fête de l'Indépendance avec des commentaires critiques. Quelques jours ont passé. Nos beaux drapeaux bleu-blanc "made in China" généreusement offerts par "Bank Hapoalim" flottent encore aux fenêtres des maisons et voitures; nous avons joyeusement tapé sur la tête de nos concitoyens avec les fameux marteaux en plastic; nous nous sommes goinfrés de bonnes israel60brochettes cuites sur le fameux mangal, notre barbecue national; nous nous sommes tordu le cou à admirer les acrobaties aériennes de  nos valeureux pilotes et avons presque oublié notre honte d'avoir tant de dirigeants en procès ou en prison pour corruption...

C'est vrai, c'est vrai, nous faisons une overdose d'autocritique et d'examens de conscience perpétuels. Mais tout de même je ne peux m'empêcher de poser la question: Sommes-nous vraiment indépendants?

Bien sûr, aujourd'hui aucun Etat n'est vraiment indépendant. La mondialisation et la domination économico-politico-militaire des grandes puissances et des cartels limitent cruellement la souveraineté des petits Etats comme Israël. Ce n'est pas de l'Etat qu'il s'agit.
Ma question est: le nationalisme israélien est-il une expression positive de l'autodétermination du Peuple Juif, ou seulement une réaction de défense contre ses ennemis? Puise-t-il dans son "âme nationale" ses propres fins, ou se contente-t-il de perpétuer un sionisme de réaction ou d’imitation?

C'est l'ambiance morose du Soixantenaire, les discours officiels qui sentent le réchauffé, le ronron médiatique, le cynisme désabusé de la jeunesse israélienne et mon propre manque d'enthousiasme qui me poussent à poser la question maintenant.

Un documentaire en particulier m'a frappé. Il s'appelle "Totseret Jyd" ou: "De fabrication juive", en reprenant le terme méprisant pour "juif" en Polonais. Je le trouve très significatif, et en même temps il raconte une extraordinaire histoire vraie qui mérite d'être rapportée. Il est passé sur la deuxième chaîne de la télévision israélienne à la veille du "Jour de la Shoa missileet de l'Héroïsme", soit une semaine avant le Jour de l'Indépendance. Il porte sur un gros contrat de vente d'armes et transfert technologique  signé en 2003 entre Israël et la Pologne.
La compagnie israélienne Rafael Armements a developpé un missile anti-tank sophistiqué, qui est produit sous sa licence dans les ateliers de l'usine polonaise Mesco.

Le missile de "Rafael" *

Il se trouve que l’ingénieur israélien chargé de la direction du projet - lui-même né en Pologne - est fils de rescapés. Lorsqu'il raconte à ses parents ce qu'il fait, ceux-ci, qui n'avaient jamais beaucoup parlé de la période de la guerre, lui demandent où se trouve l'usine polonaise.  Lorsqu'il leur dit "près de Skarzysko-Kamienna", ils sont sous le choc.  C'est le camp de travail forcé où ils étaient prisonniers! Ils commencent alors à lui expliquer.

Les nazis avaient réquisitionné l'usine polonaise pour le consortium allemand HASAG (Hugo Schneider Aktiengesellschaft) qui avait fait de la production de munitions un enfer pour des milliers de prisonniers juifs.
L'aile "C" des usines était particulièrement redoutée: on y fabriquait des mines sous-marines utilisant un explosif à base d'acide picrique très toxique. Les ouvriers-esclaves devenaient jaunes, leurs organes intérieurs étaient dévorés par la "picrine" et ne survivaient pas plus de trois mois. Un train amenait continuellement des "chargements" de main d'oeuvre fraîche directement à l'intérieur du camp. Ironie du sort? C'est là que les Polonais installent les lignes de production de Rafael!


Le
directeur de l'usine, le Dr. Arthur Rost, n'aimait pas gaspiller les munitions. Les prisonniers à exécuter  étaient chargés en camion et emmenés sur un champ de tir pour servir de cible dans le test des munitions.

Le journaliste Hayim Hecht, auteur du film, interviewe une survivante:

- ils savaient où on les emmenait?

- bien sûr qu'ils savaient ce qui allait leur arriver!

Et de citer la formule allemande alors bien connue apparemment:

- vernichtung durch arbeit (anéantissement par le travail).

Hecht affiche un sourire triomphant avec la fierté du vendeur à l'étalage qui vente son produit :

- mais cette fois, les Juifs ne sont plus les cibles vivantes, ils sont les invités d’honneur!

L'image glisse en fondu du charnier nazi au spécialiste israélien qui ajuste le tir "du meilleur missile anti-tank au monde". La "production jid" est appréciée maintenant!

Un extrait en hébreu

Ce documentaire me met maintenant franchement mal à l'aise. Il alterne lourdement les images: champ de tir d'alors, champ de tir aujourd'hui, qui dominait alors, qui domine aujourd'hui... Il ne faudrait pas grand chose pour en faire un film de propagande antisémite qui montre comment les Juifs, pleins d'un esprit vengeur, deviennent parmis les plus gros marchands de canons du monde... S'il est légitime et sain de se réjouir de ce que nous ayons enfin les moyens de nous défendre, cette joie s'exprime trop souvent ici comme un grossier retournement, lequel participe de la même adoration de la force que celle des bourreaux, et du même mépris envers la faiblesse des victimes. Pour preuve la façon lamentable dont les survivants des camps sont traités en Israël.

"Plus jamais ça" - proclament les discours de commémoration de la Shoa. Grâce à sa puissance militaire et sa supériorité technologique Israël ne laissera plus les Juifs être des victimes sans défense.  C'est sa principale raison d'être si on écoute le patriotisme bleu-blanc primaire qui continue à sévir... et Ahmedinejad qui a bien compris que c'est le point faible de la cuirasse israélienne.
Le jour même de l'émission plus de dix missiles "Kassam" tombaient sur la ville de Sderot. Le même Ahmedinejad continue à menacer le pays d'un nouveau vernichtung... en langue perse!
Pas très convainquant comme raison d'être.

Inversion du rapport de force. Mimétisme de conflit. Revanche sur le passé. Ce n'est pas ça l'indépendance. Bien au contraire, le désir sans cesse exprimé de "normalisation" par toute une élite intellectuelle et politique du pays, qui veut désespérément voir les Juifs devenir enfin un peuple "normal, comme les autres", témoigne de la colonisation intérieure des esprits.

Soixante ans après, le rassemblement des exilés, la démocratie, l'économie prospère, l'armée puissante et les avancées scientifico-techniques d'Israël signent indéniablement la réussite du mouvement sioniste. Mais s'il ne veut pas s'épuiser comme une autre révolution réussie qui a fait son temps - le kibboutz - le sionisme va devoir puiser aux sources dormantes mais vives, fraîches et profondes des prophètes d'Israël.

Avec votre aide, ce blog essaiera d'apporter sa goutte d'eau...

mardi 6 mai 2008

Emergence créatrice

Nous avons vu que pour un scientifique l'idée de création et, à la limite celle d'un Dieu Créateur "situé" au-delà de l'univers et "non-existant" physiquement, peut se défendre. Mais que ce démiurge intervienne directement dans l'histoire, et de plus s'y révèle de façon qu'on puisse qualifier de personnelle comme il le fait dans la Bible, voilà qui est beaucoup plus indigeste. Peut être cela sera-t-il moins étonnant en examinant de plus près la façon dont il procède...

La vision scientifique du monde décrit la complexification progressive de la matière, depuis les quarks et les particules élémentaires jusqu’à l’homme et les sociétés humaines. Comment se fait cette construction, degré après degré?

Apparemment elle se fait d’elle-même, chaque niveau de complexité engendrant les suivants par intégration, au fur et à mesure du refroidissement de l’univers. Dans le monde vivant, Darwin l’a expliqué par l’action des forces immanentes du hasard et de la sélection naturelle.

Pourtant là-aussi la simple causalité physique est mise à mal; un phénomène étrange apparaît lors du passage d'un niveau de complexité au suivant: comme surgies d'on ne sait où apparaissent des propriétés nouvelles, non déductibles de celles des éléments constitutifs inférieurs, qui font que le "tout est plus que la somme de ses parties".

Ne sachant qu'en faire, on parle de propriétés "émergentes", comme si elles préexistaient en quelque tréfonds caché et en sortaient soudain.

Par exemple: tout ce que nous savons des particules "élémentaires" ne nous permet pas d'en déduire le comportement de l'atome qu'elles constituent. Il y beaucoup de surprises en découvrant l'atome; il présente des propriétés dans ses relations à d'autres atomes ou à la lumière qui ne sont pas exprimables en termes de physique de particules. C'est un autre monde.
On peut essayer après-coup, connaissant l'atome en termes de physique atomique, d'analyser ses propriétés en fonction de celles des particules et des forces qui le composent. On peut le faire "de haut en bas" par analyse depuis l'atome, mais si on veut faire le contraire, procéder par synthèse de bas en haut, on se heurte à la complexité des calculs. Décrire même l'atome le plus simple par ses particules dépasse la capacité des plus gros ordinateurs. Alors des atomes plus gros, des molécules, c'est tout simplement impossible!

La solution: on cache pudiquement le système qui dépasse notre entendement derrière un concept et l'on invente une terminologie ad hoc pour décrire ses nouvelles propriétés. C'est ce qui fait qu'à chaque niveau apparaît une nouvelle science, laquelle a beaucoup de mal à communiquer avec ses consoeurs… Si tel n'était pas le cas, on devrait pouvoir expliquer la psychologie par les propriétés des quarks!
Ce principe de contournement de la complexité est typique des mathématiques et c'est ce qui fait leur puissance: un ensemble, avec ses éléments et leurs relations peut être désigné d'une simple lettre, pouvant ainsi être manié comme un simple élément dans un système d'ordre supérieur, auquel on ajoute des relations supplémentaires. En théorie des nombres, l'infini une fois nommé, désigné par "" peut être aisément manié et entrer dans une arithmétique de l'infini qu'il serait impossible d'envisager autrement.

L'approche réductrice, poussée à l'extrême, devient absurde. Un-tel dira par exemple que l'amour vient des hormones. Il ne voit pas qu'une hormone est en fait une forme de message chimique dans un organisme biologique coiffé d'un cerveau, qui sont ensemble le support "matériel" des émotions et des pensées d'un esprit unique. C'est aussi stupide que de dire qu'un livre n'est rien d'autre que du papier et de l'encre…

490px_Frans_Hals___Portret_van_Ren_C3_A9_Descartes

La notion d'émergence contredit donc le réductionnisme de Descartes: il n'est pas possible de comprendre tous les phénomènes en les réduisant systématiquement à leurs composantes plus simples.

René Descartes. Portrait by Frans Hals, 1648

Récemment, Robert Laughlin, prix Nobel de physique, est allé jusqu'à suggérer que le principe d'émergence est à l'origine des lois de l'univers et non le contraire. Il n'y aurait donc pas de loi fondamentale à rechercher dans l'infiniment petit puisque chaque loi serait une propriété émergente des lois à l'échelle inférieure.

Maintenant jetons un coup d'œil sur l'ensemble des différents niveaux de complexité et leur émergence l'un de l'autre, comme le fait Joël de Rosnay dans son "Macroscope".

Quarks et gluons forment les particules élémentaires. Déjà, lorsque trois quarks s'assemblent, ils forment un proton dont les propriétés ne sont pas présentes dans les quarks pris individuellement.
Puis les particules s'assemblent en atomes, les atomes en molécules, macromolécules, virus, organites, cellules, végétaux et animaux primitifs pluricellulaires, animaux supérieurs, sociétés animales, homme, sociétés humaines… A chaque étage se produit un saut de complexité quand un système devient simple élément du système d'ordre supérieur, pour former ce que nous pouvons appeler une structure gigogne. Le quantitatif se mue en qualitatif, caractérisé par des propriétés nouvelles: au monde de la synthèse atomique au sein des étoiles succède celui de la chimie minérale des poussières, astéroïdes et planètes, puis celui de la chimie organique prébiotique, suivie du vivant, puis de l'humain avec la conscience et le langage.

Voyons s'il est possible de dégager des principes généraux qui transcendent les échelles et les niveaux de complexité.
On ne peut nier que ce regard du point de vue de la complexité dessine un sens:

Tout d'abord le plus simple apparaît aussi comme le plus ancien, le plus complexe est le plus récent. Même si une image détaillée laisse apparemment beaucoup de place à une errance indécise, les sauts de la complexité-gigogne sont aussi des sauts dans le temps sur une ligne passé-futur.

Une autre caractéristique constante au-delà des changements d'échelle: chaque niveau plus complexe est aussi quantitativement plus réduit. Dans l'univers, la matière condensée en atomes ne représente qu'un centième de toute la matière, le reste étant à l'état de plasma particulaire; les atomes qui font partie de molécules sont eux-aussi "un petit reste d'élus" d'entre tous les atomes; ceux qui ensuite entrent dans la structure des molécules complexes, les composés organiques, ne sont que six principalement: C O H N S P, et les molécules organiques ne sont qu'une partie infime du monde chimique. Et ainsi de suite, la matière vivante n'est qu'"un petit reste" animé parmi des masses de matière organique trouvée sur terre et diverses planètes, les virus sont bien plus nombreux (50 millions par ml d'eau de mer) que les bactéries, celle-ci que les flagellés… jusqu'à quelques grands primates et une unique espèce humaine.

Cette loi de l'élection du petit nombre de créatures plus complexes se retrouve à tous les niveaux. Elle est associée avec le principe d'unification complexifiante qui est au cœur de l'émergence elle-même.

L'univers entier lui-même, à en croire la cosmologie moderne, n'est que la trace qui subsiste d'un cataclysme inimaginable: au big bang a été créée une quantité semblable de matière et d'antimatière; puis ces dernières se sont annihilées mutuellement, et seule une très légère dissymétrie dans cette annihilation a fait qu'un résidu de matière d'environ un milliardième ait subsisté – notre univers - tel le rideau de fumée après une explosion.

Un principe électeur d'"unification complexifiante", voilà qui semble un peu paradoxal. Unification – car il y a regroupement de plusieurs éléments au sein d'un seul système. Complexifiante – car les éléments regroupés ne perdent pas leur spécificité. Bien au contraire, leur relation avec les autres et leur participation complémentaire à la construction de l'ensemble global accentuent encore plus leur individualité. Chaque TIEPOLOJACOBDREAMélément contribue au tout, mais le tout a aussi un effet en feed back renforçant le caractère irremplaçable de chaque partie.

Tiepolo - Le rêve de Jacob - 1726-29 Palazzo Patriarcale, Udine

Les niveaux de complexité forment comme une "échelle de Jacob" où montent et descendent les anges en une boucle rétroactive.
Cela se voit clairement si l'on compare les cellules différenciées d'un animal pluricellulaire à l'unique cellule des protozoaires qui doit assurer toute les fonctions de l'organisme; même différence entre l'homme d'une société à division poussée du travail et les chasseurs-cueilleurs polyvalents d'une tribu primitive.

En hébreu cela tient en une racine: YH’D, qui donne à la fois "ensemble" (YaH’aD) et "unique" (YaH’iD), racine proche de 'eH’aD, "un". En français, de la même façon, nous pourrions parler d'"union des uniques".

Un autre trait traverse tous les niveaux: plus l'être est complexe, plus il possède de degrés de liberté. Son monde intérieur devient plus stable et plus autonome; le grand nombre des sous-systèmes fonctionne comme une redondance d'information qui rend le système intérieurement robuste et plus indépendant des influences de son environnement. Ses relations avec ses semblables et le monde s'enrichissent au point qu'il transforme de plus en plus le milieu qui l'entoure. Il en prend une "connaissance" plus étendue. Il tend vers la liberté.
La conscience humaine, la culture, n'apparaissent pas un accident lorsqu'on suit pas à pas la montée des êtres vers elles. C'est en ce sens que la Kabbale classe les créatures en quatre ordres successifs: minéral, végétal, animal, parlant.

Ce principe qui créé du nouveau en rassemblant, en conférant plus d'individualité et de liberté et en créant de nouvelles lois, me paraît ressembler de plus en plus au Dieu de la Bible. Dieu-Un, Dieu d'Amour et de Justice. Dieu personnel en ce sens qu'il confère de la personnalité et paraît donc se soucier de chaque créature en particulier.

Quant à la notion biblique de création, son étymologie la fait paraître étonnamment proche de la notion d'émergence et de sélection naturelle; la racine BR', créer, former, être gros, est proche des racines BR: extérieur, pur, clair; BRR:sélectionner, mettre à part, éclaircir, certain; BRH: guérir, restaurer, nourrir;  BRIT, alliance, traité.

Nous avons vu que la montée en complexité oriente la flèche du temps. Alors pourquoi ne pas la prolonger et essayer d'extrapoler pour voir où cela nous mène?

Cela nous mène à un niveau de complexité nouveau qui émerge avec ses propres lois, là où la création continue en ce moment-même à s'inventer dans un bouillonnement évènementiel : Histoire de l'homme.
Les humains se regroupent d'abord en familles, hordes, puis clans; les clans en tribus; les tribus en ethnies ou peuples. Des ethnies ou des Etats peuvent se fédérer. Les Etats fédéraux semblent avoir l'avantage sur les Etats monolithiques. Ces derniers s'épuisent à maintenir leur uniformité, alors que les premiers peuvent s'enrichir de leur diversité et former plus facilement des ensembles vastes et puissants...

C'est là où nous sommes arrivés.

Et plus loin? Il ne reste qu'une possibilité: l'unification complexifiante des peuples engendrera l'Humanité Une et fédérée dans toute sa diversité.

C'est ce qu'avaient vu les prophètes d'Israël:

Alors Je rendrai limpide la langue des peuples pour qu'ils appellent tous YHWH de son nom et qu'ils le servent d'un même effort (Sophonie 3, 9, ma traduction).

YHWH sera alors Roi sur toute la terre, en ce jour YHWH sera Un et son nom sera Un (Zacharie 14, 9, ma traduction).

C'est comme si en grimpant à l'échelle de Jacob de la complexité on arrivait à "sa tête qui touche le ciel" et rejoignait la prophétie...

CHILDJACOBDREAM

Comment l’”unification complexifiante” de l’humanité va-t-elle se faire?

L'échelle de Jacob - Enfant de huit ans - Hongrie

Le “principe électeur” entrera-t-il là-aussi en action? Voyez-vous à présent où je veux en venir?

La suite au prochain numéro!

dimanche 4 mai 2008

Un Créateur non-existant

Je vais essayer de résumer en une série de messages pas trop longs ma conception du monde.

A mon avis, la première question métaphysique est "le monde a-t-il été créé ou non?" La question classique: "pourquoi y a-t-il de l'être plutôt que rien?" vient ensuite. En effet, cette question admet implicitement le caractère contingent de l'être, donc la possibilité de la création. Sans création, l'être du monde est absolu, sans cause "extérieure". Plus de méta-physique possible. Sans création, la question de savoir pourquoi il n'y a pas rien devient oiseuse: s'il n'y avait rien, nous ne serions pas là pour poser la question. Avec la création la question devient beaucoup plus intéressante: "pourquoi y a-t-il quelque chose devient "pourquoi le Créateur a-t-il créé le monde?" "La création a-t-elle une finalité?"

Est-il possible de trancher rationnellement cette question? La physique nous permet-elle d'y répondre?

Jan_Matejko_Astronomer_Copernicus_Conversation_with_God

Jan Matejko: Copernic - Conversation avec Dieu

La possibilité – dans l'hypothèse d'une absence de création – que le monde soit immuable n'est pas soutenable: La cosmologie moderne, en particulier avec la théorie de "big bang", décrit le cosmos se développant par expansion à partir d'une singularité physiquement indescriptible : il est clair aujourd'hui que rien dans l'univers n'existe de façon immuable et de toute éternité; l'équivalence einsteinienne entre matière et énergie volatilise le caractère tangible de la première pour en faire un concentré de pures radiations; les quatre grandes forces , les deux qui modèlent le cosmos - gravité et électromagnétisme - et les deux autres qui structurent l'atome - interaction forte et interaction faible - apparaissent bifurquer à partir d'une seule force unique au moment du big-bang, ce qui semble désigner du doigt un "Créateur" mystérieux; d'autant plus mystérieux que le fameux "mur de Planck" de la physique quantique rend l'origine théoriquement inconnaissable et inatteignable, repoussant irrémédiablement l'instant zéro au-delà de notre horizon.

La deuxième possibilité – toujours dans l'hypothèse d'une absence de création – est d'inscrire toute évolution du cosmos dans un processus cyclique. C'est ce que fait le physicien qui veut éviter la notion de création ou la confrontation avec un dieu des philosophes, "causes des causes" qui semble pointer son nez ici: il propose que le big-bang puisse être simplement précédé du "big-crunch" d'un précédent univers, big bangs et crunchs se succédant à l'infini. Cette succession de plus pourrait ne pas être linéaire: une infinité d'univers-bulles parallèles éclateraient de façon aléatoire au sein d'une mousse méta-cosmique. Etant donné le nombre infini d'univers parallèles, rien d'étonnant à ce que l'un d'entre eux ait "produit" l'homme par hasard...

Voilà que nous retrouvons les cycles éternellement recommencés chers aux religions païennes!

A partir de là, notre scientifique voit la matière corpusculaire développer à l'infini ses capacités auto-organisatrices. Les éléments de base simples s'associent de façon spontanée en ensembles plus complexes qui deviennent eux-mêmes les briques d'une construction d'ordre supérieur. Et ainsi de suite jusqu'aux niveaux biologiques les plus complexes, et jusqu'à l'homme lui-même.
Le tout peut s'expliquer ainsi en terme de propriétés de la matière première dont ce "tout" est fait, en une longue chaîne causale. C'est l'approche réductionniste cartésienne par excellence.

Au fond, ce matérialisme moderne n'est pas athée: il propose bien un principe explicatif ultime, simplement son créateur s'appelle "matière" ou "nature".
En outre, le problème avec cette notion de répétition cyclique est que, selon la relativité, le cosmos est un continuum spatio-temporel et que le temps naît avec l'espace. Or en l'absence d'un lien temporel on peut difficilement imaginer une relation causale d'un univers à l'autre. Et comment envisager une cause matérielle au big-bang qui lui-même est à l'origine de la matière?

CompasCréation par le compas
Barthélemy l’Anglais
Livre des propriétés des choses

Mais peut-être le caractère inconnaissable de l'origine ne reflète-t-il que l'insuffisance de la physique actuelle? Lorsque la grande théorie unificatrice sera trouvée, celle qui intégrera la physique quantique et la Relativité, la singularité pourrait être résolue. A partir de là, tout pourrait enfin être expliqué par simple déduction mathématique.
Quant on réalise à quel point l'esprit de notre prochain nous est impénétrable (surtout celui de notre prochain du sexe opposé!) la foi matérialiste en l'intelligibilité finale du tout semble bien naïve. Mais nous sortons du domaine physique, et je réserve mes critiques du réductionnisme physique pour un prochain article.

Autres questions: s'il y a création, cela veut-il dire nécessairement qu'un créateur existe? Et peut-on parler d'existence au-delà de ce monde spatio-temporel? Notre langage, donc notre pensée construite, ne peuvent exprimer que des réalités d'ici-bas. Arrivés à ce point, il semble qu'un sain scepticisme épistémologique sera le bien venu. Comme dit le Siracide:

Ce qui est au-delà de ta compréhension, ne l'explique pas, sur ce qui t'est dissimulé, n'enquête pas (Ecclésiastique 3, 21, j'ai traduit de l'hébreu depuis T.B. Hag. 13a).

Du point de vue de la physique actuelle le pourquoi du big-bang reste donc nimbé de mystère. L'inconnaissable source de tout être peut être tout aussi bien nommée l'Inconnaissable, "qui fait être", ce qui est un des sens du tétragramme YHWH et respecte la théologie négative d'un Maïmonide.creatio
Si l'on se cantonne humblement à l'univers physique, "exister" signifie être situé dans l'espace et le temps. En ce sens, en tant que "Il fait être", on ne peut dire de cet inconnaissable qu'il "est"; en tant que faisant exister, on ne peut dire qu'il existe, dans la mesure où tout ce qui existe est créé… La question de l'existence du Créateur, compris en tant que source de toute existence, perd alors toute pertinence.

Création ex nihilo par le souffle
Charles de Bouelles

En fait, constatant le caractère indécidable du point de vue physique ou épistémologique de la question du Créateur, nous devons probablement renoncer à convaincre rationnellement le tenant de l'approche matérialiste. Entre les deux approches chacun fait en réalité son choix.
Mais il faut voir que ce choix est existentiel: faire de l'homme un produit de la matière ou de la nature en fait un être lui-même matériel, donc totalement connaissable en théorie et inscrit dans le déterminisme des lois de la nature. Il ne dispose d'aucun point d'ancrage hors du système nature pour le dominer ou dominer sa propre nature. Comment pourrait-il s'en libérer pour être capable d'un acte vraiment libre comme une œuvre d'art ou un don gratuit?
Personnifier le Créateur – à condition de ne pas oublier qu'il s'agit d'un pis-aller dû aux limitations de la pensée humaine – a au moins l'avantage de rendre compte du libre arbitre et de la créativité de l'être le plus complexe de la création.
Alors l'homme, preuve du Créateur?
Mais on objectera aussitôt que le soit-disant libre arbitre de l'homme n'est qu'une illusion, et même une prétention risible… Le droit, la justice qui se fondent sur cette notion? Simplement les moyens d'assurer l'ordre social qui utilisent hypocritement les notions de libre-arbitre et de dignité humaine transcendante pour justifier leur force de coercition…
De fait, la neurophysiologie, la psychologie et la sociologie peuvent aisément conforter cette façon de voir. Là encore, l'apparente imprévisibilité des actions d'un individu est attribuée à notre méconnaissance de facteurs d'influence trop nombreux. Lorsque nous aurons des ordinateurs suffisamment puissants...

Précisément c'est l'acte que je proposerais en réponse: Certes, qui peux prétendre que sa volonté peut être libre de toute pulsion déterministe?

Le Talmud illustre ainsi sa réponse:

Un homme né sous Mars fera couler le sang. Rav Ashi a dit : [Mais il ne tient qu'à lui de devenir] soit un chirurgien, soit un bandit, soit un boucher soit un circonciseur. Rava a dit : Moi aussi je suis né sous Mars [et je ne suis pas devenu l’un d’entre-eux]. Abbayeh lui répondit : Maître aussi punit et tue [en tant que juge]… (T.B. Shab. 156a)

Autrement dit, il ne s’agit pas d’ignorer les déterminismes cosmiques ni de réprimer ses pulsions, mais de les orienter vers une bonne fin. Ainsi la Loi, qui peut être au choix accomplie ou transgressée, est l'espace de notre liberté.

La kabbale décèle une allusion à cette puissance de l'acte dans le corps humain: élevées, nos mains atteignent plus haut que notre tête…

Alors au diable les argumentations des philosophes qui peuvent toujours se contredire interminablement! Agissons!

« Accueil  1