Nous avons vu que pour un scientifique l'idée de création et, à la limite celle d'un Dieu Créateur "situé" au-delà de l'univers et "non-existant" physiquement, peut se défendre. Mais que ce démiurge intervienne directement dans l'histoire, et de plus s'y révèle de façon qu'on puisse qualifier de personnelle comme il le fait dans la Bible, voilà qui est beaucoup plus indigeste. Peut être cela sera-t-il moins étonnant en examinant de plus près la façon dont il procède...

La vision scientifique du monde décrit la complexification progressive de la matière, depuis les quarks et les particules élémentaires jusqu’à l’homme et les sociétés humaines. Comment se fait cette construction, degré après degré?

Apparemment elle se fait d’elle-même, chaque niveau de complexité engendrant les suivants par intégration, au fur et à mesure du refroidissement de l’univers. Dans le monde vivant, Darwin l’a expliqué par l’action des forces immanentes du hasard et de la sélection naturelle.

Pourtant là-aussi la simple causalité physique est mise à mal; un phénomène étrange apparaît lors du passage d'un niveau de complexité au suivant: comme surgies d'on ne sait où apparaissent des propriétés nouvelles, non déductibles de celles des éléments constitutifs inférieurs, qui font que le "tout est plus que la somme de ses parties".

Ne sachant qu'en faire, on parle de propriétés "émergentes", comme si elles préexistaient en quelque tréfonds caché et en sortaient soudain.

Par exemple: tout ce que nous savons des particules "élémentaires" ne nous permet pas d'en déduire le comportement de l'atome qu'elles constituent. Il y beaucoup de surprises en découvrant l'atome; il présente des propriétés dans ses relations à d'autres atomes ou à la lumière qui ne sont pas exprimables en termes de physique de particules. C'est un autre monde.
On peut essayer après-coup, connaissant l'atome en termes de physique atomique, d'analyser ses propriétés en fonction de celles des particules et des forces qui le composent. On peut le faire "de haut en bas" par analyse depuis l'atome, mais si on veut faire le contraire, procéder par synthèse de bas en haut, on se heurte à la complexité des calculs. Décrire même l'atome le plus simple par ses particules dépasse la capacité des plus gros ordinateurs. Alors des atomes plus gros, des molécules, c'est tout simplement impossible!

La solution: on cache pudiquement le système qui dépasse notre entendement derrière un concept et l'on invente une terminologie ad hoc pour décrire ses nouvelles propriétés. C'est ce qui fait qu'à chaque niveau apparaît une nouvelle science, laquelle a beaucoup de mal à communiquer avec ses consoeurs… Si tel n'était pas le cas, on devrait pouvoir expliquer la psychologie par les propriétés des quarks!
Ce principe de contournement de la complexité est typique des mathématiques et c'est ce qui fait leur puissance: un ensemble, avec ses éléments et leurs relations peut être désigné d'une simple lettre, pouvant ainsi être manié comme un simple élément dans un système d'ordre supérieur, auquel on ajoute des relations supplémentaires. En théorie des nombres, l'infini une fois nommé, désigné par "" peut être aisément manié et entrer dans une arithmétique de l'infini qu'il serait impossible d'envisager autrement.

L'approche réductrice, poussée à l'extrême, devient absurde. Un-tel dira par exemple que l'amour vient des hormones. Il ne voit pas qu'une hormone est en fait une forme de message chimique dans un organisme biologique coiffé d'un cerveau, qui sont ensemble le support "matériel" des émotions et des pensées d'un esprit unique. C'est aussi stupide que de dire qu'un livre n'est rien d'autre que du papier et de l'encre…

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La notion d'émergence contredit donc le réductionnisme de Descartes: il n'est pas possible de comprendre tous les phénomènes en les réduisant systématiquement à leurs composantes plus simples.

René Descartes. Portrait by Frans Hals, 1648

Récemment, Robert Laughlin, prix Nobel de physique, est allé jusqu'à suggérer que le principe d'émergence est à l'origine des lois de l'univers et non le contraire. Il n'y aurait donc pas de loi fondamentale à rechercher dans l'infiniment petit puisque chaque loi serait une propriété émergente des lois à l'échelle inférieure.

Maintenant jetons un coup d'œil sur l'ensemble des différents niveaux de complexité et leur émergence l'un de l'autre, comme le fait Joël de Rosnay dans son "Macroscope".

Quarks et gluons forment les particules élémentaires. Déjà, lorsque trois quarks s'assemblent, ils forment un proton dont les propriétés ne sont pas présentes dans les quarks pris individuellement.
Puis les particules s'assemblent en atomes, les atomes en molécules, macromolécules, virus, organites, cellules, végétaux et animaux primitifs pluricellulaires, animaux supérieurs, sociétés animales, homme, sociétés humaines… A chaque étage se produit un saut de complexité quand un système devient simple élément du système d'ordre supérieur, pour former ce que nous pouvons appeler une structure gigogne. Le quantitatif se mue en qualitatif, caractérisé par des propriétés nouvelles: au monde de la synthèse atomique au sein des étoiles succède celui de la chimie minérale des poussières, astéroïdes et planètes, puis celui de la chimie organique prébiotique, suivie du vivant, puis de l'humain avec la conscience et le langage.

Voyons s'il est possible de dégager des principes généraux qui transcendent les échelles et les niveaux de complexité.
On ne peut nier que ce regard du point de vue de la complexité dessine un sens:

Tout d'abord le plus simple apparaît aussi comme le plus ancien, le plus complexe est le plus récent. Même si une image détaillée laisse apparemment beaucoup de place à une errance indécise, les sauts de la complexité-gigogne sont aussi des sauts dans le temps sur une ligne passé-futur.

Une autre caractéristique constante au-delà des changements d'échelle: chaque niveau plus complexe est aussi quantitativement plus réduit. Dans l'univers, la matière condensée en atomes ne représente qu'un centième de toute la matière, le reste étant à l'état de plasma particulaire; les atomes qui font partie de molécules sont eux-aussi "un petit reste d'élus" d'entre tous les atomes; ceux qui ensuite entrent dans la structure des molécules complexes, les composés organiques, ne sont que six principalement: C O H N S P, et les molécules organiques ne sont qu'une partie infime du monde chimique. Et ainsi de suite, la matière vivante n'est qu'"un petit reste" animé parmi des masses de matière organique trouvée sur terre et diverses planètes, les virus sont bien plus nombreux (50 millions par ml d'eau de mer) que les bactéries, celle-ci que les flagellés… jusqu'à quelques grands primates et une unique espèce humaine.

Cette loi de l'élection du petit nombre de créatures plus complexes se retrouve à tous les niveaux. Elle est associée avec le principe d'unification complexifiante qui est au cœur de l'émergence elle-même.

L'univers entier lui-même, à en croire la cosmologie moderne, n'est que la trace qui subsiste d'un cataclysme inimaginable: au big bang a été créée une quantité semblable de matière et d'antimatière; puis ces dernières se sont annihilées mutuellement, et seule une très légère dissymétrie dans cette annihilation a fait qu'un résidu de matière d'environ un milliardième ait subsisté – notre univers - tel le rideau de fumée après une explosion.

Un principe électeur d'"unification complexifiante", voilà qui semble un peu paradoxal. Unification – car il y a regroupement de plusieurs éléments au sein d'un seul système. Complexifiante – car les éléments regroupés ne perdent pas leur spécificité. Bien au contraire, leur relation avec les autres et leur participation complémentaire à la construction de l'ensemble global accentuent encore plus leur individualité. Chaque TIEPOLOJACOBDREAMélément contribue au tout, mais le tout a aussi un effet en feed back renforçant le caractère irremplaçable de chaque partie.

Tiepolo - Le rêve de Jacob - 1726-29 Palazzo Patriarcale, Udine

Les niveaux de complexité forment comme une "échelle de Jacob" où montent et descendent les anges en une boucle rétroactive.
Cela se voit clairement si l'on compare les cellules différenciées d'un animal pluricellulaire à l'unique cellule des protozoaires qui doit assurer toute les fonctions de l'organisme; même différence entre l'homme d'une société à division poussée du travail et les chasseurs-cueilleurs polyvalents d'une tribu primitive.

En hébreu cela tient en une racine: YH’D, qui donne à la fois "ensemble" (YaH’aD) et "unique" (YaH’iD), racine proche de 'eH’aD, "un". En français, de la même façon, nous pourrions parler d'"union des uniques".

Un autre trait traverse tous les niveaux: plus l'être est complexe, plus il possède de degrés de liberté. Son monde intérieur devient plus stable et plus autonome; le grand nombre des sous-systèmes fonctionne comme une redondance d'information qui rend le système intérieurement robuste et plus indépendant des influences de son environnement. Ses relations avec ses semblables et le monde s'enrichissent au point qu'il transforme de plus en plus le milieu qui l'entoure. Il en prend une "connaissance" plus étendue. Il tend vers la liberté.
La conscience humaine, la culture, n'apparaissent pas un accident lorsqu'on suit pas à pas la montée des êtres vers elles. C'est en ce sens que la Kabbale classe les créatures en quatre ordres successifs: minéral, végétal, animal, parlant.

Ce principe qui créé du nouveau en rassemblant, en conférant plus d'individualité et de liberté et en créant de nouvelles lois, me paraît ressembler de plus en plus au Dieu de la Bible. Dieu-Un, Dieu d'Amour et de Justice. Dieu personnel en ce sens qu'il confère de la personnalité et paraît donc se soucier de chaque créature en particulier.

Quant à la notion biblique de création, son étymologie la fait paraître étonnamment proche de la notion d'émergence et de sélection naturelle; la racine BR', créer, former, être gros, est proche des racines BR: extérieur, pur, clair; BRR:sélectionner, mettre à part, éclaircir, certain; BRH: guérir, restaurer, nourrir;  BRIT, alliance, traité.

Nous avons vu que la montée en complexité oriente la flèche du temps. Alors pourquoi ne pas la prolonger et essayer d'extrapoler pour voir où cela nous mène?

Cela nous mène à un niveau de complexité nouveau qui émerge avec ses propres lois, là où la création continue en ce moment-même à s'inventer dans un bouillonnement évènementiel : Histoire de l'homme.
Les humains se regroupent d'abord en familles, hordes, puis clans; les clans en tribus; les tribus en ethnies ou peuples. Des ethnies ou des Etats peuvent se fédérer. Les Etats fédéraux semblent avoir l'avantage sur les Etats monolithiques. Ces derniers s'épuisent à maintenir leur uniformité, alors que les premiers peuvent s'enrichir de leur diversité et former plus facilement des ensembles vastes et puissants...

C'est là où nous sommes arrivés.

Et plus loin? Il ne reste qu'une possibilité: l'unification complexifiante des peuples engendrera l'Humanité Une et fédérée dans toute sa diversité.

C'est ce qu'avaient vu les prophètes d'Israël:

Alors Je rendrai limpide la langue des peuples pour qu'ils appellent tous YHWH de son nom et qu'ils le servent d'un même effort (Sophonie 3, 9, ma traduction).

YHWH sera alors Roi sur toute la terre, en ce jour YHWH sera Un et son nom sera Un (Zacharie 14, 9, ma traduction).

C'est comme si en grimpant à l'échelle de Jacob de la complexité on arrivait à "sa tête qui touche le ciel" et rejoignait la prophétie...

CHILDJACOBDREAM

Comment l’”unification complexifiante” de l’humanité va-t-elle se faire?

L'échelle de Jacob - Enfant de huit ans - Hongrie

Le “principe électeur” entrera-t-il là-aussi en action? Voyez-vous à présent où je veux en venir?

La suite au prochain numéro!